Lecture de plage : Qu’est-ce que la Wikipedia ?

C’est l’été, on ressort les sujets-bateaux, ceux qui marchent à tous les coups.
Il faut du futile passionnel, c’est la règle.
La vie intime supposée des starteupes (c’est comme pour les stars : qui couche avec qui ?), les mérites de la cuisine à la graisse de caribou, ce genre-là.
Au Café de la plage, la Wikipedia fait un bon sujet de discussion.
Il n’en sortira rien, comme pour tous les sujets de bistro, mais ça permet de passer le temps.

On pourrait croire que la Wikipedia est une expérience.
Une expérience à la fois de citoyenneté mondiale, de lutte contre la désinformation et de référencement :)

Il est absolument normal que le projet rencontre d’âpres critiques de la part de ceux qui usent d’une forme quelconque du mensonge (que ce soit sous forme de publicité ou de propagande) pour vendre leur marchandise matérielle ou idéologique.

Et il est tout aussi normal qu’un organe de communication aussi ouvert fasse l’objet de tentatives d’infiltration à des fins diverses.
C’est sans importance aucune tant qu’une communauté plurale reste à veiller sur le pont.
On peut tromper un lecteur, on peut même tromper un auteur mais il est plus difficile de tromper la multitude.
Plus difficile mais pas impossible, certes.
Ça s’est déjà vu.

Mais la Wikipedia, dans son auto-anti-définition, se défend d’être une expérience politique.

La communauté s’est dotée de certaines règles, mais il ne faut pas perdre de vue qu’elles n’existent que pour le but auquel la communauté aspire : construire une bonne encyclopédie. Par extension, Wikipédia n’est ni une démocratie, ni une dictature, ni une tentative de réalisation d’un projet politique quelconque. (…)

L’objectif affiché est donc de construire une bonne encyclopédie.
C’est un peu court, parceque des encyclopédies, il en existe déjà.
Partirait-on du principe qu’elles ne sont pas bonnes ?
Ou simplement veut-on signifier que leur défaut qui les rend pas bonnes c’est qu’elles sont payantes, ce qui opposerait curieusement le bon et le payant ?

Et notons bien dans cette citation que la Wikipedia n’est pas une démocratie, c’est écrit orange sur noir (sur mon Nokia).
En conséquence, il y a un ou plusieurs décideurs, un ou plusieurs boss, des chefs.
Ils existent forcément puisque la chose fonctionne et qu’il s’agit d’un artefact, on ne peut invoquer le mouvement brownien pour expliquer son activité.
Il y a des décideurs.
La difficulté est de savoir de qui il s’agit :)

Il ne peut s’agir de membres démocratiquement élus puisque ce n’est pas une démocratie.
Laissons ce détail aux amateurs de paradoxes.
Chacun pourra imaginer ce que peut bien être une organisation qui dit elle-même ne pas être une démocratie et qui a des chefs occultes :)
Tadâââ …

Ici, on peut noter que le contenu de la Wikipedia peut être librement et gratuitement récupéré.
Librement et gratuitement.
C’est l’originalité du projet.
Et il s’agit bel et bien d’un projet politique, c’est indiscutable.
Libérer la connaissance des entraves financières, c’est politique.
C’est vrai qu’on en avait marre de devoir payer pour apprendre dans tous les détails ce qu’est un godemichet, il y a de la grand-mère contente dans l’air !

Au passage, on appréciera la mise en garde préalable qui figure en tête de page :

Le contenu (textes, images, sons) de cet article peut heurter la sensibilité de certaines personnes.

Les sons ?

Mais foin de critiques faciles et grivoises, laissons cela aux beaufs qui se marrent en bout de comptoir et qui ne comprennent rien aux subtilités de la libération politique de la connaissance.
C’est politique, soit. Le reste en découle.
Pour obtenir rapidement un contenu considérable et gratuit, il faut faire appel aux contributions bénévoles.

Mais la co-rédaction des articles par une multitude anonyme ne garantit pas la qualité de l’information.
Au mieux, on peut espérer y trouver un consensus autour du plus grand dénominateur commun à l’ensemble des auteurs.
Au pire, ce sera le reflet des idées reçues.
En pratique, il faut considérer la Wikipedia comme une source parmi d’autres, recouper les informations qu’elle donne et exercer son esprit critique.
Comme avec n’importe quelle autre source.

La Wikipedia ne crée rien, elle compile des sources qui sont parfois oubliées dans la bibliographie de l’article et cet oubli peut agacer et faire croire à une tentative d’appropriation.
C’est que certains compileurs ont le mauvais réflexe de vouloir mettre leur travail sous un label Wikipedia faute de pouvoir signer de leur nom.
C’est une erreur : la Wiki n’est faite que de références et il est essentiel de les citer.

La Wiki ne crée donc rien et aucun auteur n’ira y publier en primeur ses derniers travaux scientifiques.
On n’y trouvera donc rien qui n’existe déjà ailleurs, sauf de gentilles dissertations dépourvues de toute émotion.

La Wikipedia est jeune et en peu d’années elle a réussi à multiplier le nombre de ses articles jusqu’à rivaliser avec des encyclopédies centenaires.
L’expérience communautaire et politique est d’ores et déjà concluante.
En même temps, d’un point de vue qualitatif, c’est un échec.

Selon les articles, la Wikipedia offre une qualité informative inégale.
C’est parfois (rarement) brillant et parfois terne.
La qualité dépend strictement du niveau d’engagement des auteurs et de leurs compétences dans le domaine qu’ils traitent.
Mais dans l’ensemble, l’âme collective paraît bien triste et morne, comme rabotée.

Le refus de la hiérarchie traditionnelle (comité rédactionnel, direction de la publication, … ) permet d’aller vite et l’outil (le génial Wiki) garantit la conservation des différentes étapes de l’élaboration d’un texte.
Mais la responsabilité de l’édition reste une matière floue.
Re-tadâââ !
Mais on s’en fiche bien, au fond, puisque c’est gratuit :)

Au final, l’intérêt de la Wikipedia, c’est qu’elle est gratuite, qu’elle débroussaille un peu les sujets et qu’elle offre des loisirs intellectuels actifs à pas mal de monde.
On y trouve quantité d’articles rédigés par des passionnés compétents sur des sujets que nulle encyclopédie-papier ne publierait avec un tel luxe de détails.
Pas de quoi fouetter un chat.
C’est un loisir comme un autre, le formatage des connaissances.
Et on veut bien croire que les contributeurs y prennent du plaisir.

Mais la vérité, c’est que la Wikipedia fait peur.
Elle fait peur à ceux qui craignent de la voir érigée par l’internaute lambda en détentrice absolue de la seule vérité vraie.
Cela ne peut se produire tant que des critiques extérieures s’exprimeront avec mesure et sans tomber dans l’invective.
Cela ne peut se produire tant que l’utilisateur comprendra que la Wiki est seulement une source parmi d’autres et que l’esprit critique doit rester en éveil.
C’est pour cela, et uniquement pour cela, qu’elle mérite d’être un sujet de discussion.
Et aussi parceque c’est l’été et qu’il n’y a vraiment rien à traiter de mieux :)

La Wiki énerve les commerçants parcequ’elle occupe souvent une place rentable dans les SERP’s.
La fronde anti-Wiki vient essentiellement de là.
Sinon, tout le monde s’en ficherait.
Les commerçants font objectivement partie des alliés de la Wikipedia puisque le principe du buzz c’est qu’on parle de quelque chose, que ce soit en bien ou en mal importe peu.

Une expérience récente sur les forums WebRankInfo m’a permis de découvrir, sans effarement parceque je m’en doutais, que si certains contradicteurs de la Wikipedia peuvent se montrer véhéments au point d’occulter l’éventuelle justesse de leurs arguments, les défenseurs de la Wikipedia sont quant à eux très mal informés.
Ils ne savent pas pour qui ils travaillent.
Ils ignorent tout du statut juridique de l’entreprise qu’ils aident à prospérer.
Ils ne savent pas qui décide.
Bon, je généralise : certains savent sans doute … mais ils ne disent rien.

En fait, tout se passe comme s’ils oeuvraient avec le coeur, sans réfléchir.
Comme dans un élan de générosité spontanée.
Ils travaillent dur pour un idéal nébuleux qu’ils défendent bec et ongles dans la certitude de leur bon droit.
Et plus ils donnent, plus ils sont prêts à lutter pour protéger l’ensemble auquel ils participent.
C’est un des mécanismes du fanatisme.

On peut se reposer la question : est-il vraiment si difficile d’embrigader quantité de gens dans une aventure pourvu que le mobile présenté soit lumineux ?
C’est la base des religions.

Mais il y a plus : ceux qui pourraient prendre la défense de la Wikipedia en toute connaissance de cause, ceux-là évitent soigneusement de le faire.
C’est le principe Les chiens aboient, ça n’empêche pas le passage de la caravane.
Ou alors c’est que personne ne sait ?

Je ne sais plus qui a écrit quelque chose qui ressemble à Le vingt et unième siècle sera spirituel ou ne sera pas.
Je suppose qu’il ne faut pas comprendre spirituel au sens de drôle :)
Mais voilà que me vient une question. Et tadâââ, bien sûr :)
La Wikipedia serait-elle une religion ?

En tout cas, la Wikipedia ne le dément pas dans son auto-définition :)
En effet, la Wikipedia se définit essentiellement (et bizarrement) par ce qu’elle n’est pas, et on ne trouve pas la religion dans la liste des exclusions :)
On sait ce que la Wikipedia n’est pas, mais la liste n’est pas exhaustive car ce n’est pas non plus, de toute évidence, une auberge espagnole ni une école de danse.

La question reste entière : qu’est-ce que la Wikipedia ?
Qu’il s’agisse d’expérimenter un système de gestion communautaire ne fait pas de doute, l’histoire avortée de la WikiBanque et de sa Wikimonnaie le montre bien : dans cet environnement, tout paraît possible.

Peut-être la Wikipedia n’est-elle finalement qu’un jeu Web 2.0 mettant en pratique le communautaire à l’aide d’un puissant outil de participation.
Une sorte d’automate cellulaire assisté par des myriades d’enthousiastes rassemblés autour d’un sujet particulièrement bien choisi : la connaissance.

C’est la richesse du Web : pour occuper ses loisirs, l’internaute peut choisir entre la Wikipedia, SL et WoW :)

Et comme tout ce qui est nouveau et non encore établi, ces activités de passionnés font peur, on en voit seulement les facettes négatives, les travers de jeunesse et les imperfections.

Dédramatisons. La Wikipedia, gentil projet d’encyclopédie, ne doit faire peur à personne.


Prochainement dans la même série de lectures pour la plage :
Comment draguer un SEO
Google préfère les blondes
La Wikipedia est-elle soluble dans le payant ?
Live existe, je l’ai rencontré

4 réponses à “Lecture de plage : Qu’est-ce que la Wikipedia ?”

  1. chiendent dit :

    J’apprécie plus particulièrement les passages suivants:
    “Il est absolument normal que le projet rencontre d’âpres critiques de la part de ceux qui usent d’une forme quelconque du mensonge (que ce soit sous forme de publicité ou de propagande) pour vendre leur marchandise matérielle ou idéologique.”
    Malheureusement ils sont nombreux et après avoir mis la main sur la télé, ils commencent à abonder sur le web.

    “On peut tromper un lecteur, on peut même tromper un auteur mais il est plus difficile de tromper la multitude. Plus difficile mais pas impossible, certes.
    Ça s’est déjà vu.”
    Mallheureusement, il est facile de trouver des exemples. Mais:”we can fool some of the people some of the time but not all the people all the time” Dixit DW.

    “En fait, tout se passe comme s’ils oeuvraient avec le coeur, sans réfléchir.
    Comme dans un élan de générosité spontanée.
    Ils travaillent dur pour un idéal nébuleux qu’ils défendent bec et ongles dans la certitude de leur bon droit.
    Et plus ils donnent, plus ils sont prêts à lutter pour protéger l’ensemble auquel ils participent.
    C’est un des mécanismes du fanatisme.”
    Belle analyse! Faut-il tant se méfier de son coeur? Faire garder son coeur par la raison: c’est ce que l’on apprend dans nos cultures cartésiennes. Est-ce que cela nous protège des fanatismes de tout poil?

    Question: Qu’est-ce qui s’applique à DMOZ?

  2. tophus dit :

    “C’est un des mécanismes du fanatisme.”
    Je pense effectivement que l’on tombe facilement dans une protection “à corps et âmes” d’un projet comme la Wiki que l’on y participe; le web2 ferait-il des fanatiques?? On peut voir certaine similitude avec Dmoz, le forum Webrankinfo qui traitait du sujet a même été fermé! Toutes les personnes qui y participent le défendent et refusent souvent toutes critiques…
    Difficile de remettre en question un projet auquel on participe.

  3. SZarah dit :

    >> Chiendent

    Question: Qu’est-ce qui s’applique à DMOZ ?

    Chez DMOZ : identification des éditeurs, examen d’entrée, hiérarchie connue … je dirais que les deux projets n’ont rien en commun sinon le volontariat bénévole des contributeurs (et certains contributeurs).

    >> Tophus

    Difficile de remettre en question un projet auquel on participe.

    Le mot-clé est bel et bien passion, c’est un truc qui aveugle :)
    On peut être passionné et cependant objectif mais je te concède que c’est un exercice difficile. Il vaut mieux s’engager par raison.

  4. st-antigone dit :

    à une époque lointaine sur une planète lointaine on apprenait aux enfants que
    les informations étaient du pouvoir. En fabriquer ou en transmettre c’était la perspective d’avoir des ennuis et d’en créer aux autres …
    c’était un affrontement en perspective, c’était de la politique tout comme faire de l’art ou de la morale.
    pour ces extraterrestres wikipédia fairaient de la politique, de l’économie et de la morale … mais les extraterrestres n’ont pas beaucoup le sens de la mesure.
    le web serait-il un nouveau champ de bataille pour les extraterrestres ?

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