Survivre à la presse écrite

Sur les blogs que je lis, il est beaucoup question ces derniers temps de la survie de la presse écrite.
On parle de la presse généraliste, ok ?

Cette presse se portait mal quand elle était payante, elle ne se porte pas beaucoup mieux depuis qu’elle est gratuite.
Forcément, c’est que le diagnostic a été mal posé et que peu importe par quel orifice le pognon est injecté : suppo, comprimé ou même perfusion, le remède n’arrange rien.

La presse va mal, la presse se meurt, les journalistes courent en rond en agitant les mains, bras levés, en scandant l’amérindienne invocation à la pluie de dollars : “Oyoyoye”.

Certains sont des experts de cette danse : trente années de pratique, ça te forge une réputation de fossoyeur bien intentionné.

A présent que le débat s’est webdeuizé, chacun y va de sa petite proposition salvatrice et ça donne des projets d’une fraîcheur confondante.

Récemment, j’en ai lu un qui fait une certaine unanimité.
Il s’agirait de (dans le désordre mais sans garantir l’ordre) :

- Passer d’une parution journalière à quelque chose de moins fréquent (x fois par semaine);
et moi qui étais habituée à plusieurs éditions-papier au quotidien (au moins trois : matin, midi et soir), je devrai me contenter d’un “journal” qui joue à l’hebdo …

- Faire du web 24/7 et imprimer un organe du vendredi, riche en analyses et en développements;
et moi qui étais habituée à l’édition du dimanche, je devrai conserver celle du vendredi pour allumer mon feu du soir dominical.
On ne dira jamais assez combien le chauffage central a contribué à la perte de la presse. Pareil pour les emballages en poissonnerie.

- Se débrouiller pour ne plus dépendre des Ouvriers du Livre (les imprimeurs, classe rebelle voire rétive qui ne se prend pas pour rien);
et moi qui adore l’idée que la grève d’un petit rouage de la machine peut bloquer l’establishment, ça ne me plaît pas.
Par exemple, la grève des scénaristes des séries américaines, hé bien ça m’a collé un grand sourire pendant un bout de temps.

- Revoir les formats et la qualité du papier.
Je croyais que ça avait déjà été fait, et même plusieurs fois ??!!

- Traiter des sujets habituellement méprisés par les médias, éventuellement consulter les lecteurs pour connaître leurs centres d’intérêt, les dossiers qu’ils apprécieraient de voir investigués.
Alors ça …
Ça, c’est à rester pantois !
C’est carrément la négation du moteur journalistique.
On va quémander des sujets !
Sur quoi voulez-vous être informés ?
Bon, passons, c’est seulement de l’amateurisme, c’est ignorer pourquoi tel sujet passionne tout le monde et pourquoi tout le monde le traite en même temps.

- Sous-traiter un maximum pour avoir à salarier les seules pointures fortement audimatées.
Plus personne ne sera grouillot au Parisian Clarion, on sous-traitera à une boîte spécialisée (qui livrera aussi les pizzas).
Et le contenu sera sous-traité à des agences de contenu …
Tu parles d’une personnalisation du média, d’une marque de fabrique, d’un ton !
Bande de nerds, va …

- Pour ce qui relève des spécialités, on fera appel à … des spécialistes.
L’illusion est de croire qu’ils seront bon marché :)
Parce que les spécialités omniprésentes, c’est le droit et l’économie.
Si tu veux des spécialistes indépendants dans ces matières, je veux dire des vrais, le tarif de base c’est 10.000 de l’heure et on te facture la moindre pensée, non mais sans blague.

Je n’ai rien contre l’ultralibéralisme, c’est un sport comme un autre à ceci près qu’il s’agit d’instrumentaliser les méthodes de triche et que l’objectif est convivial en diable : en cours de partie, quelqu’un se fait baiser et au bout du compte tout le monde l’est, même ceux qui ne jouent pas.
Ce ne sont pas les artistes du Subprime Circus qui me contrediront.

Mais que la presse, ou plutôt ceux qui voudraient une presse, envisagent ces méthodes, c’est tout simplement risible.

Un journal, c’est un bricolage instable toujours au bord du précipice.
Avec des frictions, des incertitudes, un beau stress qui te conduit aux hypotenseurs naturels (quinze ans d’âge) ou prescrits par la Faculté.
C’est naturel comme situation. Diriger un journal, c’est un travail d’équilibriste, ça l’a toujours été.
Stabiliser la vie d’un journal, c’est un challenge de chaque jour.
Prétendre à péréniser cette stabilité, c’est vouloir le tuer : ce qu’il y a de plus stable, c’est la mort.

Le journalisme, c’est autre chose que le journal.
Des journalistes ne devraient jamais tenter de gérer un journal. Et oui, je sais que vous allez me citer de glorieuses exceptions en oubliant les catastrophes.

- Donner cette gazette plutôt que la vendre.
Sous le prétexte qu’il y a des exemples de quasi-réussite.
C’est vouloir généraliser les exceptions, de un.
De deux, c’est dévaloriser dans l’esprit du public l’Oeuvre Magnifique issue de la sueur des neurones (Champignac, à la rescousse !).

De trois, c’est voir trop court.
Il faudrait avoir le cran de payer les lecteurs, non mais !

Je propose un Euro par titre consommé.
Les Technos trouveront bien un moyen pour contrôler l’accomplissement de la lecture.

C’est extrêmement raisonnable comme dédommagement pour supporter l’étalage :

- des misères du monde proche et lointain;
- des injustices connues et qui le resteront;
- des échecs sportifs de l’équipe nationale ou locale;
- du triomphe arrogant des malins;
- des messages politiques subliminaux;
- de la publicité non informative.

Qui prend son pied à consommer des choses pareilles ?
Tous journalistes, tous voyeurs et tous masochistes ?

Un iOuro, c’est très bon marché pour se faire instiller la peur de vouloir changer quoi que ce soit dans le désordre mondial.
C’est un coût dérisoire par contact.

Lecteurs, il est temps de vous faire payer !
Ceux qui tiennent à vous convaincre de quoi que ce soit n’ont qu’à se donner les moyens de leur ambition.
Après la rémunération des contenus, celle de leur consommation !
Et ne venez pas dire que c’est une idée venue d’outre-Atlantique : vous pouvez me citer.

Après tout, la fierté d’un journal, son poids dans le jeu dérisoire des pouvoirs, c’est d’avoir x lecteurs fidèles.

Je tiens x lecteurs avec x publications, je connais les profils, j’ai une voix qui porte, kikenveut, qui veut être mon ami ?

A force de se prostituer aux politiques, de colporter des mensonges et des rumeurs, les gens de la presse se sont décrédibilisés.
Pas tous : il reste de bons titres indépendants, je ne les cite pas pour éviter de donner des idées aux rapaces.
Vous les connaissez : vous les lisez ! :)

Pour survivre intellectuellement à la presse écrite, il suffit d’arrêter de la lire.

C’est bizarre : de plus en plus de gens semblent l’avoir compris.
Et peut-être qu’un jour la réaction s’étendra au Web.

3 réponses à “Survivre à la presse écrite”

  1. un_blogger dit :

    Bonjour Szarah,

    la presse est déjà morte, les soubresauts actuels ne sont que des convulsions post mortem “c’est les nerfs”.

    Comment lutter contre ça : http://news.google.be ?

    Gratuit, parution pluri quotidienne, pas de personnels, pas un gramme de papier, pas de rebuts… aucun de ces frais qui grèvent si fortement les budgets.

    Un seul intermédiaire entre le lecteur et le journaliste, il n’y a pas plus court comme circuit économique.

  2. un_blogger dit :

    [edit]

    ah, si! Il y a moyen de faire mieux, directement du lecteur au journaliste, sans passer par la case Google, mais pour ça il faut se faire un nom.

    Le futur des journalistes n’est plus de gagner des “golden awards” mais plutôt des “golden ads”.

    Google tue tous les intermédiaires, c’est le cas actuellement avec la presse, demain ce sera au tour des loisirs, des grossistes… Le paradis de l’ultra libéralisme, un monde fait de relations d’individus à individus avec au maximum un intermédiaire.

  3. SZarah dit :

    GG-news n’a guère de succès populaire, je pense. On y trouve toujours les mêmes sources-vedettes et un nombre trop réduit de sujets, rarement des analyses : c’est plutôt un pulvérisateur de dépêches hâtivement traitées çà et là. Rien de très intéressant, en somme (pour moi). Je reçois bien plus, et plus vite, en écoutant la radio :)
    En plus, j’attends toujours d’y trouver la possibilité d’afficher les news présentées à telle date.

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