De l’anonymat considéré comme un des beaux-arts
Sur le Web communautaire, l’anonymat confère une impression de sécurité et d’impunité.
Certains se complaisent dans cette transparence, changeant de masque à chaque message posté.
Mais l’anonyme qui s’exprime sur ses terres (son blog) doit trouver un pseudonyme, un nom de scène.
L’anonymat du blogueur
Le blogueur peut avancer quantité de raisons pour justifier son anonymat :
- l’obligation de réserve de certaines professions;
- la crainte de déplaire à son employeur;
- l’illusion de pouvoir impunément tenir des propos coupables (diffamation, insultes, …);
- la crainte de ne pas être aimé; en général, un blogueur à succès finit par révéler son identité,
- le désir d’exprimer autre chose que ce qui est attendu (quand on est connu par ailleurs) : c’est le syndrome “Ange et démon”,
- le respect de la coutume (le pseudonyme est aussi vieux que le Web);
- le souhait de se soumettre à l’opinion des lecteurs sans profiter de l’autorité et du respect gagnés par ailleurs ou au contraire d’effacer un passé tumultueux (syndrome de la “Virginité retrouvée”);
- …
Des motifs réfléchis, d’autres qui naissent de la peur, d’autres encore qui viennent des us et coutumes du Web.
L’anonymat du commentateur
Il est dicté par les mêmes motifs ![]()
Bien sûr, on peut bloguer en anonyme pour tel motif et commenter en anonyme pour tel autre motif, et il est permis de cumuler.
La norme est le pseudonyme mais cela ne signifie pas l’anonymat.
Les avantages de l’anonymat : néant
Les blogueurs anonymes que je plains sont ceux qui prétendent que l’anonymat leur donne plus de liberté d’expression.
Cela sous-entend que ceux qui bloguent à visage découvert seraient moins libres dans leurs propos.
Le blogueur anonyme sera-t-il autrement sincère que le même individu portant la casquette signée du journaliste ?
Peut-être bien mais cela ne tiendra pas tant à l’anonymat qu’à l’absence de supervision.
La supervision est aussi un parapluie, et le blogueur anonyme devra assumer seul ses éventuels excès.
S’il en a conscience, il risque d’être encore moins sincère en anonyme qu’en supervisé.
L’auto-censure sévit bien plus chez les blogueurs que chez les journalistes (qui sont assistés dans cette tâche).
Comment traiter les anonymes ?
La réponse est simple : avec le même respect de principe qu’à l’égard des certifiés-tatoués.
C’est le contenu qui importe, pas la signature.
Quoique l’effet Boronali reste pleinement efficace : la marque reste une valeur sûre.
On prendra plus facilement au sérieux une signature qui a fait ses preuves dans différents médias et pas seulement dans la blogobulle.
Pour ma part, je ne réponds jamais aux anonymes … sauf quand j’ai percé leur anonymat ![]()
Je n’hésite jamais à demander son identité civile à un blogueur.
Mais pour que je prenne cette peine, il faut que le discours soit diantrement intéressant.
Je n’ai pas souvenir d’avoir essuyé un refus.
Et c’est normal : l’anonyme doit mettre dans la confidence de son identité un certain nombre de personnes qui se porteront garantes de sa qualité.
Sinon, n’importe qui aurait beau jeu de se prétendre n’importe quoi et de se draper dans le devoir de réserve pour justifier son anonymat.
La demande frontale n’est pas toujours nécessaire : il suffit de connaître un des garants et qu’il vous fasse confiance.
L’anonymat se dilue ainsi dans un cercle de confiance de plus en plus large et il finit par disparaître complètement.
C’est ennuyeux quand le blogueur voulait l’anonymat pour des motifs de réserve par rapport à son patron ou aux obligations de sa profession.
Plutôt qu’imaginer des montages alambiqués, par exemple faire endosser la signature à un collectif de fidèles non inféodés à ces devoirs et précautions, il vaut mieux demander l’approbation de l’autorité redoutée.
Quitte à n’en rien dire aux lecteurs et à laisser planer le goût exquis du risque.
Mais quel anonymat ?
Outre cette démarche naturelle et ouverte qui consiste à demander “Homme, quel est ton nom ?”, il en est d’autres.
Pour qui connaît les mécanismes de la machine, le Web est transparent.
Beaucoup s’imaginent qu’une commission rogatoire est indispensable pour obtenir d’un provider la correspondance entre une IP et une identité civile.
C’est exact quand il s’agit de formaliser la recherche, par exemple quand il s’agit d’une enquête officielle.
Mais s’il s’agit de simple curiosité, c’est seulement une question de relations.
Il y a toujours un employé, quelque part, susceptible de livrer l’information de manière informelle.
Ce qui vaut également pour les hébergeurs et pour n’importe quel gardien de base de données personnelles.
Le maillon faible, dans la sécurité, c’est l’humain.
L’anonymat est donc une protection illusoire, il sert surtout à rassurer ceux qui ne sont pas (encore) sûrs d’eux et aussi à alimenter la paranoïa ordinaire.
J’en parle en connaissance de cause : je suis passée par tous les stades de la réserve avant d’adopter le compromis qui me convient.
Les arcanes du pseudonyme
Dans son billet Impérieux anonymat, Aliocha revendique le droit à l’anonymat comme liberté des humbles, elle explique l’origine de son masque et elle en justifie l’utilisation.
Ce témoignage est essentiel et d’autant plus intéressant qu’il est bien écrit.
Il s’agit d’un cas particulier cependant assez courant mais insuffisant pour cerner l’alchimie du pseudonyme.
A mon tour de témoigner et il me plairait que certains expliquent leurs pseudonymes en commentaires.
Quand dans les forums et autres lieux communautaires je signais en tant que Maverick (”maraudeuse”), je mesurais mes propos pour ceci que je savais que l’anonymat sur le Web, ça n’existe tout simplement pas.
Le nickname était réfléchi : je n’avais pas de site à moi et aucun site de prédilection; je rôdais et cela me fit Roadeuse dans certains créneaux.
J’utilise toujours ces deux pseudonymes (dans l’Open et la 3D) mais ils s’éclipsent doucement derrière mon interprétation du totem scout bien compris.
Dans un totem, l’adjectif ne représente pas l’état de son porteur mais l’objectif à atteindre.
Pétrel courageux doit devenir courageux, il ne l’est pas.
C’est très important : à force de s’entendre qualifier ainsi, Pétrel inclinera plus facilement vers le courage.
Bon d’accord, c’est de la psychologie basique mais ça fonctionne.
Les adjectifs négatifs sont le fait d’un scoutisme dégénéré : il ne devrait pas y avoir de Crevette boulimique mais seulement une Crevette frugale.
C’est selon ce principe que depuis quatre ans je signe du vrai prénom reçu de mes parents et dénié par un fonctionnaire respectueux des directives (bravo), incorruptible (bravo) et sans compassion inutile.
Ce que les Autorités Compétentes m’ont refusé, je le construis et je l’impose ![]()
Barthes aurait pu apprécier la démarche dans un fragment ou l’autre …
Ou Lacan ?
Ceci dit, je reste toujours rêveuse devant un Goldorak_365 ou un Merlin_38.
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Note
Comme j’ai décidé de ne plus participer au jeu des références - j’expliquerai un jour pourquoi -, il vous faudra découvrir par vous-même la source qui a motivé le présent rebond.
Mais je ne voudrais pas vous priver de liens intéressants.
Voyez donc du côté de Media Links, une quinzaine de blogueurs vous y proposent leurs propres choix de lectures.
L’expérience est alléchante non seulement par son côté pataphysique (des humains qui font de l’agrégation de liens, soit c’est romantique soit c’est révolutionnaire) mais aussi par la qualité des signatures : rien que du beau linge.
Je n’exagère pas : selon Jarry, la pataphysique est “la science qui accorde symboliquement aux linéaments les propriétés des objets décrits par leur virtualité” et on est en plein dans le sujet.
Dans le chaudron de la rebellion contre les automates, Media links pourrait bien devenir le creuset d’une restauration attendue, celle du libre choix.
Et oui, ce nouveau vecteur aurait mérité un billet dédié mais vous me connaissez : frileuse dans l’enthousiasme.
J’y reviendrai certainement.
20 octobre 2008 à 13:54
Tiens, en parlant pseudo et d’anonymat, j’ai une idée de jeu à vous proposer sur internet, un nouveau concept en quelque sorte :
Vous faite un billet sur un sujet de nature à créer un débat tumultueux et passionné. Pour commencer, les intervenants ont simplement un n° d’identification, puis au fil des interventions de chacun ce sont les autres bloggueur qui lui attribuent le pseudo le plus adapté à sa personnalité : le modéré, le rebelle, le philosophe, le manipulateur, l’hypocrite, le cultivé, le benêt, le marginal, le mystérieux, etc…
Et il y a d’autres variantes à ce jeu : le pseudo peut être un personnage célèbre, même contemporain, qui symbolise bien l’état d’esprit du bloggueur auquel il aura été attribué.
Désolé pour ce petit hors sujet, mais je viens d’avoir cette idée en jouant avec des enfants dont je m’occupe (là, ils font la sieste) : on leur colle un post-it sur le front avec un mot, un personnage, un pseudo,… et ils doivent deviner qui ils sont. C’est benêt mais c’est rigolo !
20 octobre 2008 à 19:31
Se laisser justement qualifier par les autres pourrait se révéler décevant mais pourquoi pas ? Un certain nombre de patronymes sont nés de l’évaluation par les autres et ça ne concerne pas seulement le Regard de l’Histoire sur les rois.
N’hésitez pas, elle a besoin de ce genre de secousse ludique et dérisoire, et tant pis pour les égos
Votre proposition de jeu ressemble un peu à de la dynamique des groupes, ça pourrait être passionnant en petit comité.
On pourrait aussi proposer dix qualificatifs parmi les rôles les plus courants (ou simplement le surnom des sept nains), sélectionner autant de blogueurs et demander aux lecteurs d’attribuer les correspondances.
Votre imagination pourrait mettre le feu à la blogosphère