Intervention Hadopi 3.0
Sortie de métro sous le soleil de Paris.
Un gamin - seize ans à vue de nez - est attaché à la grille du parc.
Un officiel s’affaire près de lui, un autre surveille les lieux d’un air à la fois débonnaire et attentif - tout un art.
Les badauds se détournent et pressent le pas.
Si quelqu’un fait mine de s’arrêter, le surveillant intervient :
- Intervention Hadopi trois zéro. On circule, il n’y a rien à voir.
Le garçon, les mains immobilisées par un lacet en polypropylène isotactique qui relie ses poignets (une évolution des menottes), n’en mène pas large, il regarde le baladeur brandi sous son nez, on l’entend protester :
- C’est pas à moi, je l’ai piqué à ma soeur, je savais pas ce qu’il y avait dedans.
L’officiel hoche la tête comme celui qui a déjà entendu ça et il murmure au sujet de la marmotte qui aurait téléchargé.
- Vous avez été pris en flagrant délit, monsieur. Tout a été filmé.
Conformément à la loi, l’hadopisteur attend à présent le SMS qui va lui conférer les pouvoirs d’un juge pour la durée du procès.
Ensuite, ce magistrat officiera en son âme et conscience sur base des informations parvenues à sa connaissance.
En moyenne, la séance ne dure pas plus de trois minutes.
Ces juges à temps très partiel ne grèvent guère le budget du Ministère.
De même, ils deviennent policiers au moment de procéder à une interpellation.
C’est pas cher, tout ça.
Si le prévenu réclame un avocat, la procédure est différente.
Il faut alors mander un juge à plein temps, itinérant sur scooter, et immobiliser le prévenu par une décharge électrique, ce qui permet aux hadopisteurs de poursuivre leur travail avec d’autres suspects.
Quoi qu’il en soit, la sanction est à tarif unique.
Pour des raisons humanitaires, on a renoncé aux amendes et aux peines de prison.
Pour un abus de musique, c’est privation de l’ouïe pendant un an.
Pour un piratage de vidéo, c’est privation de l’ouïe ET de la vue pendant la même durée.
Sauf pour les films muets, évidemment.
Faut pas déconner a dit en substance le Conseil à ce sujet.
Ce principe “être puni par là où on a péché” est dans l’air du temps, on songe à l’élargir.
Comment en est-on arrivés à cette gracieuse simplicité ?
Devant l’acharnement des Gardiens de la Constitution à ne pas comprendre les enjeux et à refuser l’industrialisation des procédures aussi bien que la privatisation du judiciaire, il avait bien fallu retourner aux méthodes anciennes : la découverte de preuves et le flagrant délit.
Mais des concessions avaient été faites.
Les hadopisteurs allaient par deux, casquette de mitrailleur, uniforme bleu et combat shoes. Un grand “Hadopi 3.0″ en lettres carrées inscrit dans le dos du blouson.
On les voyait à la sortie des écoles, dans le métro, dans les centres commerciaux.
Ces auxiliaires pouvaient sommer n’importe qui de justifier la propriété du contenu audio-vidéo des appareils portables.
C’est ce qui venait d’arriver à ce gamin.
C’est ce qui arrivait mille fois par jour en France.
Au début, c’était dix fois plus.
La méthode de sensibilisation du public au respect des droits d’auteur portait ses fruits.
Le nombre des délits de piratage diminuait.
Et une certaine moralité refleurissait.
Pour preuve le propos de cette mère de famille passant à proximité et disant à sa gamine de huit ans qui l’interrogeait :
- Encore un salaud qui écoutait de la musique non payée.
10 juillet 2009 à 12:10
On dirait bien que nous sommes (enfin !) parvenu au meilleur des mondes… http://www.syti.net/MeilleurDesMondes.html