L’impitoyable tendresse de l’indifférence

A la cinémathèque, j’avais vu Umberto D. de Vittorio De Sica.
En 2008, Francis Huster en fit une adaptation (pas un remake) et des amies m’en dirent si peu de bien que je l’évitai en salle malgré la forte présence de Belmondo (que j’adore) dans le rôle principal.

Par le hasard du zapping des longues soirées d’hiver, j’ai vu hier ce Un homme et son chien de Huster et j’ai été soufflée par la vérité du travail. Je ne vais pas insister sur la qualité du jeu de chacun des nombreux acteurs connus qui œuvrent comme figurants : c’est du pur plaisir pour cinéphile que cette distribution. Quant à Jean-Paul Belmondo … il est définitivement “le magnifique”.

Et voilà : c’est un film pour amateurs avertis, on le saluera dans cinq ou dix ans et il n’aura heureusement pas vieilli.

Je vous résume très grossièrement l’affaire.

En bas, elle boit le champagne avec ses amis à elle, dans une soirée qui est une occupation à elle, et lui il reste en haut, dans sa chambre.
Il est vieux, elle est sur le retour.
Il est pauvre, elle a un peu d’argent.
Ils ne forment plus un couple, elle veut se remarier.
Et tout est déjà dit.
Pour mener sa vie comme elle l’entend, elle va le jeter dehors.

Il finira en clochard pittoresque, sauvé du suicide par les liens qu’il entretient avec son chien.
Entretemps, il aura sobrement manifesté ses qualités de cœur en aidant à se trouver la soubrette de la maison qui l’a à la bonne (pardon pour cet humour, c’est un comble et oups, je récidive). Et il n’aura trouvé aucune aide auprès de ses rares amis survivants.

Tout cela est sobre, sans effets appuyés, il y a de l’humour et plein de non-dits, une complicité devenue assez rare au cinéma. Malgré les critiques que j’avais entendues et qui parlaient de “longueurs”, de “plans interminables”, je ne me suis pas ennuyée un instant, il n’y a pas de ces temps morts qui vous donnent envie d’aller chercher quelque chose à grignoter. Un “plan long”, c’est une manière de raconter et tant pis pour les impatients comme pour les amateurs de sensations fortes qui voudraient des rebondissements incessants. Ici, l’histoire est tranquille et ponctuée de moments forts.
Il n’y a pas de méchants dans ce film, seulement des indifférents et des égoïstes (avec une exception, la femme dans le bus-refuge), et voilà la peinture du monde ordinaire et que cela n’enthousiasme pas, c’est normal.
On applaudit rarement son miroir.

Et Elle ? La maîtresse-femme tellement apeurée par la vie qu’elle se déshumanise (non sans verser une tendre larme, ou peu s’en faut), que devient-elle ?

On ne sait pas, la femme égoïste et cruelle n’est pas le sujet du drame.

Mais j’espère que son karma instantané ne tardera pas à se manifester, il a mille milliards de moyens pour s’exprimer.
J’en connais, des pétasses bien lisses qui jouent mal du piano et qui élaguent de l’arbre de leur vie tout ce qui dépasse. Le moteur de leur délicate et polie indifférence, c’est la peur. D’ailleurs, on peut toujours demander à celui qui cause du tort aux autres par carence d’attention : “Mais de quoi donc as-tu peur, camarade ? N’ayez donc pas peur.”

Déchirants destins ordinaires …

Et film excellent, donc. Pas de pathos inutile, pas de message en sous-titre, rien de grossièrement appuyé, plutôt le portrait d’une certaine réalité, quasi un documentaire mais qui n’interpellera pas ceux qui n’ont pas encore au moins vécu un peu, ou observé. D’où flop relatif dans les salles, là où le plus âgé des spectateurs a 25 ans et réclame du rêve pour fuir son quotidien.

Tout de même, c’est romancé en un cas particulier entre personnes bien éduquées alors que la généralité est bien différente.

Tout le monde n’a pas un chien pour se raccrocher à la vie, et tout le monde n’a pas de soubrette à aider, ni qui que ce soit, pour justifier son existence par une quelconque utilité.

La triste vérité, c’est que l’entretien d’un chien est souvent au-dessus des moyens d’un SDF ou d’un petit retraité et qu’il n’est pas si facile de trouver quelqu’un à aider quand on est soi-même dans les égouts de la pyramide sociale.

Bien plus que la compassion ou que les piécettes, c’est la possibilité de donner et de servir qui manque à cet étage.
Et l’indifférence des autres entraîne l’indifférence aux autres puis l’indifférence à soi-même.

Moralité (attention : c’est le grand retour de la sentencieuse) : donnez et servez tant que cela reste possible.
Car ensuite, qu’on se découvre jetable par ceux dont on supposait l’inconditionnel soutien ou qu’on en soit réduit au grabat par la faiblesse du corps, il reste bien peu à offrir aux autres.


Umberto D de Vittorio De Sica (1952).
Un homme et son chien de Francis Huster (2008).

5 réponses à “L’impitoyable tendresse de l’indifférence”

  1. chiendent dit :

    Lier la tendresse à l’indifférence, il faut oser mais si l’on réfléchit un peu, on peut voir qu’il n’y a qu’un pas entre la tendresse et l’indifférence. Quand à la peur, elle se situe à l’opposé de l’amour. Le billet donne envie de voir ce film que nous n’avons pas vu. Nous sommes du genre DVD ces temps-ci et en plus, il faut une version en anglais … Tant de choses à faire, so little time.

  2. SZarah dit :

    Je crains que le DVD se limite pour l’anglais à un sous-titrage … et encore n’en suis-je pas certaine, j’ai vu ce film sur le câble.

    Tant de choses à faire et tellement peu de temps
    C’est vrai qu’on a de la curiosité pour plusieurs vies et le bon côté de la chose, c’est qu’on ne s’ennuie jamais :)

  3. Taranis dit :

    C’est tout de même affligeant de se rendre compte qu’un chien parvient mieux qu’un homme à sauver un autre homme …

  4. SZarah dit :

    C’est seulement un film, Taranis.
    Les vrais chiens, par exemple le mien, te poursuivent pour te manger :)

  5. Taranis dit :

    A moins que tu ne lui en donnes l’ordre, je doute qu’il résiste à mon fluide :)
    Ce sont néanmoins de tristes films, par ce qu’ils nous font voir de nous même.

Laisser un commentaire

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.