Sérénité : un cheval pour la Roadeuse

Et les animaux ? Il faut des compagnons à nos héros, ça se porte toujours bien, comme un gecko posé sur une épaule et attaché à la boucle d’oreille par une fine chaînette d’or …

Plus gothique décadent que ça, difficile de trouver.

En moins sophistiqué, il y a le cheval :)

Neuf misérables secondes pour cette animation.

Mais observez bien : il y a comme un frémissement dans les feuilles d’un côté de l’arbre, et ça attire l’attention de la Roadeuse.
Un oiseau qui s’envole ?
Sans doute, et il me suffirait de l’ajouter :)

Ou alors c’est un petit vent de fin d’été.



Ce cheval est piloté au joystick, pas besoin de rênes :)

Cette jument, c’est le souvenir de “Sérénité”, j’ai raconté notre rencontre pour Orion à Stockholm en 2003 (papier), puis dans mes Chroniques de la Roadeuse (Web) le 24 février 2005.
Je me suis aperçue que je n’avais pas laissé ce texte en ligne alors le voici verbatim.

Serenity

Trois heures du matin …

L’heure la plus froide de la nuit.

Un bruit, dehors, m’a réveillée.

Comme une longue plainte.

J’enfile des boots, je prends une lampe, une veste, un bonnet sur la tête et je sors.

La bise est glacée, elle siffle avec force dans les branches encore endormies par l’hiver.

Il a encore neigé, le ciel ne laisse filtrer aucune lumière mais je n’actionne pas la Maglite, ce serait le meilleur moyen pour ne rien voir hors de son faisceau.

Je cherche ce qui a pu faire ce bruit soudain et inhabituel.

Avec le tapis de neige fraîche, je trouverai facilement des traces s’il y en a.

L’idée me vient brusquement.

Un rôdeur ?

Par ce temps ? C’est peu vraisemblable.

C’est frileux, les rôdeurs.

J’ai presque quinze ans, je suis seule à la maison, le plus proche voisin est à plus d’un kilomètre …

Je ferais mieux de rentrer.

Le bruit se reproduit.

Je le reconnais, c’est bien ce qui m’a tirée du sommeil.

Un bruit étrange, long comme pourrait en faire un animal blessé.

C’est lointain, vers la plage.

Je m’enfonce dans le bois, cent mètres à traverser, je n’allume toujours pas la lampe, je connais le terrain par coeur et je sais qu’il est sans embûches.

A la sortie du bois, le fracas de la mer me saute aux oreilles.

De la maison, on ne l’entend pas, les arbres filtrent sa rumeur sauf s’il y a tempête et que le vent souffle d’ouest.

Là, il y a gros grain et vent d’est, rien de tragique pour qui est à terre et n’attend pas de marin.

Je vois de mieux en mieux les vagues tandis que je descends la pente raide qui conduit à la plage.

Comme si la mer produisait sa propre lumière.

Parce que le ciel est opaque, il n’y a rien à refléter.

Du plancton phosphorescent ? Les Demoiselles ?

J’arrive sur la plage et le bruit long et plaintif se reproduit, tout proche.

Je me hâte vers sa source que j’ai déjà localisée en descendant et j’y parviens bientôt.

C’est un cheval.

Jamais je n’aurais cru qu’un cheval pouvait produire pareil son.

Assez aigu et puissant pour m’éveiller à bonne distance malgré le vent et la mer fâchée.

C’est un robuste Henson, une jument, l’idéal pour les randonnées.

Si je connais tout des chevaux, je ne monte pas encore et à vrai dire je les crains un peu.

Mais je m’approche à le toucher, en lui parlant, je le réconforte, ce gros chien perdu.

Il a l’air content de me voir, il hoche la tête.

Je vérifie qu’il n’est pas blessé.

Rien aux jambes, mais il est mouillé jusqu’au garrot, et il tremble de froid.

Il est tombé dans l’eau, c’est évident.

On va rentrer.

C’est seulement alors que je réalise qu’il est sellé et harnaché.

Seigneur !

Je regarde la mer.

Immense.

J’allume ma torche, je parcours la plage sur une centaine de mètres dans un sens puis dans l’autre, en criant Ohé mais je ne trouve rien et personne ne répond.

Il n’y a pas de rochers, pas de crique à fouiller, pas de brise-lames, juste du sable, de la neige et de l’eau.

J’aurais trouvé s’il y avait eu à trouver.

Je rentre en hâte, tenant le cheval, docile, par la bride.

Je le mets à l’abri sous le débordement du toit, je lui promets de revenir aussitôt que possible.

Je téléphone à la capitainerie, ils feront le nécessaire.

J’ai donné la description du Henson et signalé qu’il ne portait pas de sacoche.

Puis je décide de soigner le cheval.

Où l’installer ?

Le garage serait tout indiqué mais il est trop grand et trop haut, pas cloisonné comme aiment les chevaux.

Je n’ai pas de paille, non plus.

Je le fais entrer dans le grand hall, là il fait chaud.

Je laisse les tapis après avoir pensé un bref instant à les rouler.

Avec ses fers, le cheval pourrait chuter.

Je sais ce que risquent les tapis, mais c’est pour la bonne cause et s’il leur arrive malheur mon père dira Ça met du piment dans leur histoire.

Et je m’occupe du cheval comme j’ai appris dans les livres.

Le désharnacher complètement.

Lui donner à boire dans un grand seau en galvanisé.

Il en boit la moitié, le temps que j’aille chercher des essuies pour le sécher.

Avec une éponge et de l’eau claire et chaude, je le nettoie complètement.

Pour le libérer du sel marin. Sinon, il risque de souffrir.

Ce qu’il lui faudrait, c’est une douche, mais je ne suis pas équipée pour ça.

Je lui parle, je lui raconte en détail mon tout soudain projet de horse-wash automatique.

Avec les serviettes, je le frotte énergiquement, ventre compris, jusqu’à ce qu’il soit sec.

Et je le passe au sèche-cheveux et à la brosse, un peu étonnée que le bruit ne l’effraie pas.

Il ne tremble plus.

Je me prépare un chocolat chaud.

Il est six heures du matin.

Je vais me chercher une couverture, je m’installe dans un fauteuil que j’ai tiré près de l’animal.

Puis je me ravise, je mets la couverture sur le dos du cheval et je vais m’en chercher une autre.

Je déverrouille la porte d’entrée, une caresse de réconfort à l’animal, je lui dis Bonne nuit et je m’endors.

La police viendra me réveiller vers onze heures, après avoir traversé la tempête de neige qui s’est levée apparemment dès après mon retour.

Les recherches sont en cours. Difficiles, à cause du temps qu’il fait. Non, on ignore qui était le cavalier et même, à vrai dire, s’il y en avait un. Personne n’a été porté disparu mais il est encore tôt. On vous tiendra au courant. Ce café est délicieux, merci. Nous emportons le harnachement, il peut fournir des indications. Oui, on enverra quelqu’un chercher le cheval. Dès que possible.

Dès que possible, ce ne fut pas le jour même mais le sergent revint vers le soir, avec de la nourriture adaptée et un ballot de paille.
On était toujours sans nouvelles de l’éventuel disparu.

Dès que possible, ce fut quatre jours plus tard.

Chaque jour, le sergent vint pour le ravitaillement, j’appris qu’il s’appelait Henry.

Je baptisai le cheval du nom de Sérénité.

Durant quatre jours et trois nuits, Sérénité et moi campâmes dans le hall, je n’avais pu me résoudre à la reléguer dans le garage-atelier.

Je ne dirai rien de la litière, de l’odeur, de mon apprentissage du maniement de la fourche, du traitement quotidien du précieux dallage au Karscher … c’est entre Sérénité et moi, ces détails-là.

Nous sortions plusieurs fois par jour, profitant des accalmies des chutes de neige pour faire quelques pas - des kilomètres, en vérité.

Sans longe ni rien d’autre pour l’attacher, je craignais un peu qu’il s’échappe mais je lui parlais tout le temps, il restait à côté de moi et quand je rentrais, il me suivait docilement.

Pour sortir, je lui mettais une écharpe en grosse laine bringée.

De retour, je lui lavais et séchais consciencieusement les sabots.

Nous avons eu de longues conversations, moi bavarde et elle attentive, je voulais le croire, et nous avons partagé de grands silences entendus.

Quand Sérénité est partie en bétaillère, ce fut à la fois un soulagement et une peine.

Je sais qu’elle a été adoptée, et par qui, je sais qu’elle fut heureuse par la suite.

J’aurais pu la garder, son propriétaire ne fut jamais identifié.
Mais je n’étais pas prête pour m’occuper d’un animal.

C’était en février 1989.

Un homme s’est peut-être noyé sur ma plage cette nuit-là.

Ou une femme.

Ou alors, on peut se poser la question : d’où venait Sérénité ?

C’est un cheval de la mer m’a dit ma grand’mère.

Il devait emmener quelqu’un vers les profondeurs, la première
personne qui répondrait à son appel, mais quand il t’a vue si aimable, il a renoncé et c’est devenu un cheval ordinaire
.

Je n’ai plus jamais eu peur des chevaux.

8 réponses à “Sérénité : un cheval pour la Roadeuse”

  1. SZarah dit :

    Pas de commentaires ?
    Déjà à l’époque (février 2005), il y en avait eu peu quoique sympas :
    http://forum.revemonde.net/viewtopic.php?f=33&t=536

    On dira que c’est un texte qui n’inspire pas les lecteurs …
    Cruelle confirmation de l’opinion de mon éditeur français :)

    Mais restez branchés, je reviens avec du sociétal !

  2. Taranis dit :

    Quand c’est bien, on se tait. Ya pas besoin d’en rajouter. Change d’éditeur :) .

  3. chiendent dit :

    On apprécie le texte, mais comme le dit Taranis, on ne trouve rien à ajouter. Commenr peut-on dire c’est beau, plein d’émotion et de sensibilité ? En fait ce que les commentateurs aiment c’est critiquer et ajouter leur apport personnel. Peut-être que raconter une histoire poétique du même genre basée sur une expérience personnelle serait approprié mais il faut avoir le style :)

  4. SZarah dit :

    Bon, vous êtes trop sympas, je vous branche sur du poétique lourd que j’ai fait dans le temps :)

    Le brouillard rubis de l’Histoire

  5. chiendent dit :

    Le brouillard de l’histoire est plus une analyse et une réflexion qu’un poème. Le titre est génial. Je crois que je préfère la sensibilité de Sérénité.

  6. Taranis dit :

    En commençant à relire ces chroniques datées, je me prends à réfléchir à ce qui “rapproche” (ce qui accointe, exit le pronominal dans mon langage perso) des personnes à travers Internet.
    Il y a le service rendu type -”j’ai une embrouille avec ce code, pouvez-vous m’aider?”, -”voilà des pistes”, -”super ça marche !”… Mais cela n’engage que rarement ceux à qui a été rendu le susdit service (”susdit”, c’est une lourdeur, mais j’adore :) )
    Peut-on finalement, à travers un résidu d’informations (le peu qu’ Internet nous permet de déceler de l’Autre) trouver plus que le simple signal de l’écrit, de la vidéo, de la création multimédia ?
    Je pense que oui.

  7. SZarah dit :

    Oh bin on sait qu’il reste toujours au moins comme des effluves de l’auteur dans toute production individuelle, ça oui. De plus, pour ma part, je ne nettoie pas ma production, et il m’arrive même de renforcer les signes de moi que je souhaite mettre en avant. Mais il n’y a rien de “fabriqué”, c’est seulement comme présenter le profil qu’on veut au photographe :)

  8. SZarah dit :

    @ Chiendent

    Dans la même série des “Enfants de l’île” (cinquante textes dont une dizaine publiés), ceci pourrait te plaire : Brave du Bailli.

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