Harald

Il y avait cette maison abandonnée, au bord de la falaise.

Enfants, nous y allions jouer, bravant les interdits et les mises en garde.

Nous nous faufilions entre les barbelés et au-travers des ronces pour rejoindre cet endroit déserté mais meublé comme s’il pouvait être réoccupé sur l’heure.

Les sièges, les deux couchettes, les objets usuels et jusqu’aux boîtes à épices dans la cuisine, rien ne manquait.

Il y avait des revues et des livres, et un calendrier de 1975.

Ce n’était pas une vraie maison, plutôt une très grande cabane en dur, sans étage, elle comptait quatre pièces et il n’y avait pas de cave, mais pour nous c’était immense.

Il y avait un long balcon sur la mer et si on regardait entre les planches, on voyait l’eau, loin en bas, et les pilotis inclinés qui ancraient le surplomb dans le roc.

Tout cela était poussiéreux, à l’abandon, le toit fuyait mais nous n’en avions cure, c’était notre maison à nous, notre cabane au fond des bois, un secret que nous étions une poignée à partager.

Pas dupe quant à la destination de certaines de mes escapades, mon frère m’y avait emmenée pour m’expliquer que la roche s’effritait sous la maison, et qu’un jour elle tomberait dans l’océan.

Cela pouvait se produire n’importe quand.

C’est pour ça que la maison, en fait c’était un poste d’observation, avait été abandonnée en toute hâte, telle un Vliegende Hollander.

Cette ruine aurait dû être abattue depuis longtemps.
L’Amirauté a sans doute égaré le dossier.
Crois-moi, c’est dangereux pour de bon. N’y mets plus les pieds.

Pendant longtemps, j’ai cru que l’Amirauté, c’était la femme de l’Amiral.
Et en fait, c’est bien ça :)

Quant au conseil impérieux de mon frère … je l’ai vite oublié.

De cet endroit merveilleux, j’en ai profité avec d’autres deux étés durant.

On s’y donnait rendez-vous pour l’après-midi, on inventait mille jeux dangereux, on faisait du feu dans le poêle-tuyau en fonte, on se conduisait comme font les enfants turbulents dans une malle à trésors.

On ne cassait rien et même, on avait conçu le projet de lui rendre sa beauté originelle - de baraquement militaire, bon, mais c’était le nôtre.

C’est là que j’ai utilisé un balai pour la première fois de ma vie - et la dernière, à moins que ça me reprenne mais ça m’étonnerait.

Dans le dortoir étriqué aux deux couchettes superposées, il y avait une sorte de tableau.

Ce n’était pas une peinture mais plutôt une composition faite de feuilles et d’herbes séchées, de photos en médaillon et de cheveux - oui, des cheveux longs, tressés en macarons et qui avaient conservé la blondeur de la vie.

Cette composition était protégée par un verre bombé enserré dans un cadre épais.

Et ce cadre était boulonné au mur.

Je connaissais ce genre d’objet, j’en avais déjà vu et on m’avait expliqué que c’était l’adieu à la vie profane de certaines religieuses, le souvenir qu’elles laissaient à leur famille - leurs cheveux coupés lors de leur entrée dans les ordres, un texte choisi et des photos du temps d’avant.

Frappée par la beauté et l’importance symbolique de ce message autant que par l’étrangeté de sa présence en ces lieux, je m’en étais faite la gardienne, et je l’avais clamé haut et fort - celui ou celle qui y toucherait passerait un sale quart d’heure.

Au début, nous nous rendions tous ensemble à notre maison de la falaise, pour vaincre nos appréhensions, mais ensuite on se donnait un vague rendez-vous et chacun venait de son côté.

Parmi les sept ou huit gosses que nous étions, il n’y en avait qu’un seul de la ville, ses parents possédaient un hôtel et ils l’avaient prénommé Harald en souvenir de leurs supposés ancêtres vikings - ils venaient du nord - et Harald ou Harold on s’en fichait bien, pour nous c’était le Rouquin.

Harald était notre mauvais génie, il avait le chic pour nous entraîner dans des coups le plus souvent foireux - mais excitants.

Un jour, il nous avait invités pour une balade dans la voiture de son père, il en avait dérobé les clés.

Ses pieds touchaient à peine le pédalier tandis qu’il tentait de suivre la route en regardant par la fenêtre latérale, le pare-brise étant trop haut.

Il n’y avait guère de route à tracer - et heureusement - mais nous nous étions amusés comme des fous.

L’aventure avait pris fin dans un chemin de terre aux fondrières profondes, la voiture s’était coincée et nous l’avions abandonnée après avoir juré de ne rien dire, jamais, à personne.

On n’a jamais rien dit.

Et le bruit court toujours qu’il y a un voleur de voitures dans l’île :)

Au sujet de la maison de la falaise, Harald avait une ambition différente de celle des autres.

Il voulait la faire tomber.

A chaque occasion, pour nous faire peur, ce casse-cou sautait à pieds joints sur le plancher, et nous sentions trembler la bâtisse.

Le plus impressionnant, c’est quand Harold faisait ça sur le balcon en porte-à-faux, on se rendait alors bien compte de l’équilibre précaire de l’ensemble.

On s’y met tous et l’affaire est faite.

D’après lui, on aurait largement le temps de se sauver quand ça commencerait à basculer.

On n’y croyait pas trop.

Et si on ne parvenait pas à fuir ?

Personne n’avait envie de risquer un plongeon de plus de soixante mètres avec toute une maison qui vous tombe dessus.

Les mauviettes n’auront qu’à prévoir un parachute.

Et nous : Sans nous, le Rouquin !

Comme on le voit, nous étions sages et prudents :)

Un jour où nous avions rendez-vous à notre maison de la falaise, j’arrivai en retard.

Au sortir des ronces, au bout de l’esplanade de béton, il n’y avait plus de maison.

C’est une sensation étrange, l’absence.

Je ne me suis pas approchée de la falaise.

Je me suis assise sur le sol et il s’est passé un certain temps avant que je m’aperçoive de la présence des autres.

Tous aussi silencieux que moi, et pâles comme je devais l’être.

Au bout d’un moment, quelqu’un a dit Il manque Harald.

On l’a appelé, on a crié son nom, on l’a hurlé.

On s’est tenus par la main pour s’approcher du bord, mais on a eu peur et on n’a rien pu voir.

Alors on a couru pour chercher du secours.

C’était chez moi le plus près.

On a tout raconté aux grands.

Ils ont compris l’essentiel : Harald a fait une chute.

Coups de téléphone tandis que les hommes prennent le nécessaire et se hâtent vers les lieux.

Harald n’est pas chez lui.

Chaque famille vient récupérer son gosse, tournée générale de réprimandes vite étouffées par des embrassades soulagées.

Tout le monde reste là, dans l’attente.

Les Pionniers téléphonent : la marine est sur place avec des plongeurs.

Les parents de Harald sont effondrés.

Nous, les gosses, on est choyés, réconfortés, c’est Grand’mère qui s’occupe de ça, elle dit que nous avons fait ce qu’il fallait et qu’on va le retrouver, le rouquin, et sain et sauf, ou alors c’est la volonté de Dieu, pas notre affaire et pleurez si ça vous fait du bien mes gentils petits.

Et buvez ce chocolat pendant qu’il est chaud.

On n’en mène pas large mais pas au point de pleurer, non mais …

On se rassure : le Rouquin aura certainement utilisé un parachute.

On joue au Nain jaune, le temps passe.

Et puis Harald téléphone !

Il a passé l’après-midi au cinéma !

Il se demande où sont ses parents !

Qui se hâtent de rentrer pour retrouver leur sauvageon.

On démantèle le dispositif de sauvetage.

Chacun regagne ses pénates avec son petit monstre personnel et on comprend que puisqu’il n’y a pas eu mort d’homme, ça va barder pour nos matricules.

Et de fait, j’écope pour ma part d’une menace de transfert sur le Continent à la première ombre de soupçon de récidive en vagabondage dangereux - Pitié pas çaaaa, pas chez ma mèèèère ! - je promets tout ce qu’on veut.

Deux jours plus tard, c’est dimanche, réunion générale des personnes concernées, plongeurs de la marine compris, à l’hôtel des parents de Harald.

C’est pour un repas entre rescapés d’un malheur évité, ce sera très gai, on va dédramatiser dans la joie.

C’est la première fois qu’on le revoit, le Rouquin.

On a eu peur de le perdre, on le lui montre sans frimer, c’est un bonheur.

Il se moque gentiment de nous, il nous raconte le film, il est très fier de constater qu’on l’a vraiment cru capable de mener son plan à bien.

Tard dans la journée, Harald me dit qu’il a quelque chose à me montrer, un secret.

Un secret !

Je cours, je vole, je le suis dans sa chambre.

Là, du fond d’un placard à jouets, il sort un objet enveloppé dans un morceau de toile.

A toi de le déballer me dit-il avec un sourire de loup.

Je découvre l’objet mystérieux …

C’est pour toi. Je l’ai démonté avant de casser la baraque.

Je l’ai toujours, le petit tableau qui était boulonné au mur du dortoir dans notre maison de la falaise …


En 1995, Harald est parti en Suède pour participer à un rallye automobile.

Il aurait eu 32 ans en ce mois d’octobre.

© Sarah le Hardy & Layvy Editions - 2005

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[ Lors de sa première publication-Web, le 19 octobre 2005, ce texte n’a reçu aucun commentaire, mais alors là rien, pas de réaction, nada, la preuve est ici.
Terriblement vexée par cette indifférence, j’ai mis le texte hors ligne et il a, heureusement pour mon amour-propre, été publié sur papier un peu plus tard :)
Le revoici aujourd’hui, verbatim, et j’espère qu’il vous procurera des émotions, c’est la punition pour me lire :) ]

4 réponses à “Harald”

  1. chiendent dit :

    Non ce n’est pas une punition de lire Sarah le Hardy, c’est … je ne sais pas comment qualifier ce plaisir. Et l’on passe de l’enfance quasi idéale qui nous fait sourire et même parfois rire à la fin du texte qui nous ramène au problème insaisissable de la vie et de la mort. Peut-être qu’Harald nous suggère que nous prenons la vie trop au sérieux.

  2. SZarah dit :

    La vie n’est pas “sérieuse”, William l’a dit il y a longtemps :

    La vie est une fable pleine de rage et de fureur, racontée par un idiot et qui ne signifie rien …
    (Macbeth Acte 5 scène 5)

    Dans le même opus, on trouve “La vie est une ombre qui marche, un pauvre acteur qui se pavane et se trémousse une heure en scène, puis qu’on cesse d’entendre.”

    C’est donc court, la vie, et on le perçoit de mieux en mieux à mesure qu’on vieillit.

    Ce qui compte pour chacun des figurants que nous sommes, c’est la qualité de la prestation :)

    Et aussi de ne pas accepter de jouer dans une mauvaise pièce :)

    Et aussi ne pas perdre trop de temps à tenter de modifier le scénario, plutôt lancer son propre spectacle.

    Je dirais “La vie, seuls les artistes peuvent la jouer en se riant de la mort.”

    Et tout est dit …

    En tant qu’idiote selon William - titre que je revendique joyeusement-, j’ai commis un certain nombre de textes sans importance, des petites choses dérisoires où la mort est présente et je la traite comme la vie : la mort non plus n’est pas “sérieuse” :)

    Et Harald était de ceux qui vont la provoquer au lieu d’attendre qu’elle passe.

    Un conte australien

  3. chiendent dit :

    Dans le conte australien rien ne peut être pris au sérieux donc qu’un minable devienne charcuterie, on en rit. Harald, c’est autre chose, on s’attache au personnage. On commence à prendre les choses très au sérieux quand on s’implique émotionnellement. C’est alors que sans doute la comédie devient un drame.

  4. Taranis dit :

    Allez donc savoir pourquoi, sur une île, il y a toujours des maisons abandonnées au bord des falaises… ;)

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