Nigel
Il fait magnifique, dehors.
Les arbres mordorent, il fait chaud et le vent souffle fort mais sans bourrasques, bien régulier, il ronronne dans les feuilles.
L’idéal pour aérer le vélo
Au programme, le bois, la plage, le port et retour par le plateau, un petit dix kilomètres à faire à la pépère en profitant des couleurs.
Au passage, je prendrai des fruits et des légumes, c’est jour de marché, ne pas oublier les fontes.
Tenue légère - jupette et T-shirt - et j’embarque le chien.
Je ne sais pas si Woofie a l’habitude de sortir en public, on me l’a fourni sans laisse, je suppose qu’il peut s’en passer.
On verra bien. En route !
Je pédale, Woofie suit, l’air très satisfait.
Je pédale plus vite, Woofie est toujours là.
Je m’arrête, je descends du vélo, Woofie vient s’assoir à côté de moi.
Bon, ça ira.
On part pour de bon.
Et c’est le bonheur
Parfois, on se demande ce que c’est, le bonheur.
Ce matin, c’est véloter sans hâte dans le vent, un gros ex-chien de guerre sur les talons, dans la nature qui me salue avec mille bruits chaleureux.
Après la nuit, l’automne c’est ce que je préfère.
Je dis ça aussi au printemps, en été et en hiver
Nous arrivons au port.
Je fixe ma monture dans un étrier prévu pour ça, c’est juste une fente profonde taillée dans la pierre, la roue y descend jusqu’au tiers, c’est joli et pratique et inusable, et me voilà entre les étals, je cherche du chou, des haricots, des courges musquées et poivrées, des poireaux - juste un peu de ceci et de cela, c’est juste pour moi seule et à la fin de la semaine je change de côte donc il est inutile de stocker.
Il est à vous, ce chien ?
Je me retourne pour voir si l’interrogation me concerne, Woofie est près de moi, sage comme un bon chien-chien, paisible.
C’est un policier qui a posé la question, et c’est bien à moi qu’il s’adresse.
C’est un jeune, un grand moustachu qui a un peu la dégaîne de Nigel Mansell - l’est bô et plein de prestance, sûrement un nouveau je ne l’ai jamais vu encore.
Je réponds
Non, mais j’en ai la garde.
Grand’mère, dont une des inlassables tâches est de former les jeunes générations aux subtilités des rapports sociaux, m’avait appris que face à la police il faut répondre sobrement, poliment et sans fioritures.
Surtout, ne pas les perturber dans leur routine avec des informations qu’ils n’ont pas sollicitées.
Les chiens de cette taille doivent non seulement être tenus en laisse mais ils doivent aussi porter une muselière dit le policier.
Bon, ce n’est pas une question, ça.
Ne jamais nier ou minimiser une faute évidente.
Mais aussi :
Ne pas avouer, se taire.
Je wait and see en silence.
Je me vois dans l’obligation de verbaliser.
Dans les cas extrêmes, use de ton charme.
Je souris.
Vous avez raison, je suis une tête de linotte …
On vous a déjà dit que vous ressemblez à …
Le sosie de Nigel Mansell sourit.
Il complète ma phrase.
… au grand pilote, oui. Mais vous pouvez le redire, ça fait toujours plaisir. Et de plus, j’en ai le prénom.
Bon, l’atmosphère est détendue, je me casse.
Je saisis Woofie par le collier.
Viens mon gros chien. On s’en va avant que l’envie te prenne de dévorer le contenu d’un landau. Comme l’autre jour.
Je regarde le policier.
Mais le bébé va bien. Woofie lui a juste volé son lange.
Nigel me dit qu’il est sensible à mon humour mais que la loi c’est la loi et que m’infliger une amende c’est de la prévention.
Ne pas lui dire qu’il y a du boulot sur le continent, par exemple en Seine-Saint-Denis, ou dans les prisons secrètes de la CIA.
Nigel a sorti son numérique pour prendre une photo de l’infraction.
Je ne suis pas certaine que le juge sera content de voir son chien en photo dit quelqu’un.
Et comment allez-vous, Sarah ?
C’est la Maire. Elle tombe à pic
Elle aussi fait son marché, elle porte deux lourds cabas remplis de fruits et de légumes.
Je lis clairement un Oooops dans le regard de Nigel tandis qu’il porte la main au képi pour saluer.
Chez nous, le Maire est aussi le Maître Suprême des Forces de la Police Locale.
C’est très aimable à vous de m’aider, jeune homme.
Et elle lui tend ses sacs.
On est tous les trois passés chez Achab pour l’apéro.
La Maire a fait les présentations, a insisté pour que Nigel prenne un jus de raisin (”Considérez votre service comme terminé“), il a accepté et m’a confié Je vous avais prise pour une touriste, on a discuté du danger réel que constituent les gros chiens, et la Maire et moi avons décidé que l’amende était méritée, qu’il fallait montrer l’exemple et que tant pis pour moi, ça me ferait les pieds - la Loi, c’est la Loi et elle est valable pour tous sinon où allons-nous ?
On n’est pas en France !
D’autres consommateurs s’en sont mêlés, au grand plaisir de la Maire qui adore les bains de foule, la salle s’est vite remplie au bruit de
Il se passe quelque chose chez Achab.
A midi, le débat avait fait l’unanimité contre les jeunes qui feraient bien de s’informer avant de s’en prendre à une innocente notable - c’est moi
- qui essaie de rendre service à un pauvre vieux - c’est William-le-juge
Et tout ça pour un petit chien dont tout le monde pouvait voir combien il était docile et affectueux - Woofie dormait, repu après avoir ravagé les poubelles de Achab.
La Maire, Nigel et moi tenions bon : amende il y aurait.
Le chef de l’opposition, ex-Maire, fit une harangue un peu avinée pour stigmatiser l’intransigeance des actuels potentats usurpateurs du Pouvoir qui selon lui feraient mieux de s’attacher aux vrais problèmes de sécurité de l’île, par exemple … euuuuh … par exemple … et il terminait par un vibrant On les aura !
On a mangé un morceau sur le pouce, vers treize heures ça parlait de littérature - Le chien des Baskerville, Les chiens de Tindalos, tout ça - puis d’architecture - contre les chiens de Tindalos, il faut faire les pièces rondes -, Nigel a dit :
Des pièces rondes ? Arrondir les angles ? J’ai la solution !
Je verbalise et je paie l’amende !
Tollé général (et tournée du même bois).
Il n’en est pas question a dit la Maire.
Pour cette fois, je suis d’accord avec vous a enchaîné le chef de l’opposition, et il a poursuivi :
ON VA SE COTISER !
Un patron de pêche s’est adressé à Nigel
T’as besoin de combien, gamin ?
Cinq minutes plus tard, la question tournait autour de la grande misère des jeunes qui sont obligés de racketter le bourgeois - tout le monde sait que la police touche un pourcentage sur les amendes, enfin quoi !
Sur ce, le curé est entré - un don Camillo africain, je vous raconterai -, accompagné par Brad, son molosse Stratford, sans laisse ni muselière …
La rumeur me rapporte qu’il serait question d’euthanasier Brad a-t-il dit.
Et que c’est ici que ça se décide …
Dans le silence général, il est passé derrière le bar, s’est servi une chope de Pale ale à la pompe.
Seuls les habitués ont le droit de faire ça.
Puis il s’est approché de Nigel, s’est penché vers lui et a tonné
TU SERAS MAUDIT POUR ÇA !!!
Livide, Nigel s’est levé.
Il a cherché Woofie du regard, l’a trouvé - malgré les deux bouteilles de jus de raisin qu’il avait éclusées depuis notre arrivée -, il a pris le chien dans ses bras - costaud, le jeune Nigel - et est monté avec lui sur une table.
Il s’est éclairci la voix, un petit rot a suivi mais personne n’a fait mine de s’en apercevoir.
J’ai une déclaration à faire dit-il.
[ Vas-y Nigel ! a dit le chœur de l’assistance ]
En tant que représentant de l’ordre
[ Mort aux vaches ! ]
et en présence de mon Chef de corps Madame la Maire
[ Vas-y Nigel ! ]
qui est très belle
[ Ouaiiiis ! ]
j’affirme
devant les hommes
et devant Dieu (regard vers le curé qui opine)
[ Vas-y Nigel ! ]
que ce chien (doigt vaguement pointé vers Woofie qui s’est endormi sur la table)
que ce chien porte une muselière et est tenu en laisse
et que je l’aime.
[ Tonnerre d’applaudissements ]
On a levé le camp vers quinze heures, j’ai trouvé la côte bien raide pour rentrer.
La rumeur court qu’un jeune agent de police est amoureux de Madame la Maire et qu’il lui a fait des déclarations publiques devant de nombreux témoins.
L’opposition confirme sans vouloir entrer dans des détails scabreux, on verra au moment des élections mais oui, il est question aussi de chiens et je ne peux rien dire.
J’ai acheté une muselière et une laisse pour Woofie.
Il les a bouffées en moins d’une heure.
———-
Elles sont incroyables mes histoires, non ?
On les croirait sorties d’un autre âge.
Et pourtant, elles sont contemporaines.
Et sont-elles véridiques ? Comme dit Gil_TheB je m’en fiche bien qu’on me croie ou pas.
Loin des grandes villes, loin des banlieues qui flambent, loin du stress, du strass et du bruit, il y a de la vie.
La même vie qu’il y a vingt, cent ou mille ans.
Les mêmes rapports sociaux.
La modernité n’y change rien.
Guareshi, Pagnol, Shakespeare et plein d’autres ont déjà tout décrit.
Ce n’est pas une raison pour que je me taise
© Sarah le Hardy - 2005 pour “Les Enfants de l’île” - Première parution dans “Les Chroniques de la Roadeuse” le 5 novembre 2005.
[ Fermez vos télés, elles vous empêchent de vivre votre vie. ]
21 février 2010 à 17:45
Vivement le retour à la campagne, retrouver une France d’autrefois, retrouver la vie, retrouver le souffle et retrouver l’air
. Pour le social, je ne sais pas encore car il faut du doigté et l’atypique peut être stigmatisé. Un Whoopi, ça aide dans les rapport sociaux, comment trouver un Whoopi anallergique ? Google, qui répond à tout, donne quelques réponses sur la requête chien+anti-allergie. Il paraitrait que les races les moins allergènes soient les:
- Shih-Tzu et Lhassa-Apso
- Caniche (du tout petit caniche Toy au Caniche Royal)
- Cotton de Tuléar
- Schnauzer
- Bichons frisés et Maltais
- Yorkshire
- Bouvier des Flandres
- Berger Anglais
- Wheaten Terrier (Terrier irlandais à poils doux)
à voir. Mais rien à voir avec les élections
21 février 2010 à 18:33
Woofy, ou Wooffie c’est selon, dont le nom de pédigrée est à rallonge, est un Mâtin espagnol (Mâtin du Léon ou d’Estramadure) d’un bon soixante-cinq kilos (la dernière fois qu’il a accepté de monter sur la balance).
Il ne figure pas dans ta liste (beau boulot !) et c’est vrai qu’il provoque des allergies … chez ceux qu’il a coursé pour les mettre au sol et qui ne veulent plus l’approcher (c’est le type d’allergie que Woofie provoque). C’est un rassembleur de troupeau et un mangeur de loups mais je manque de troupeau et de loups pour vérifier …
Sans rire : il a le poil assez court, ça m’étonnerait qu’il provoque des allergies.
Mais je vais me renseigner.
21 février 2010 à 20:31
Toutes mes plates excuses pour avoir écorché le nom. Trop de réminiscences de films!
21 février 2010 à 22:07
Pas de souci, il répond à l’intonation , pas au nom, pour moi, c’est “Le chien !” comme dans “Viens ici, le chien !”, “Assis, le chien !”
22 février 2010 à 8:28
En même temps, la vie bucolique à l’ancienne ça devient vite ennuyeux, non ?
22 février 2010 à 13:01
[joke]Encore ce vieux débat culture/nature, ou les parisiens sont d’un côté et le reste du monde de l’autre ?
[/joke]
14 mars 2010 à 15:26
Paris, c’est mon coin de province préféré
Les gens y ont un accent exquis et ils sont tellement naïfs, c’est rafraîchissant pour ceux qui viennent de la grande ville.