Les mystères du Miroir d’eau

La Roadeuse a trouvé le Miroir d’eau.
Ce n’était pas très difficile, le parcours pour y parvenir était fléché de fraîche date, la peinture des panneaux n’était pas encore sèche.

Un mystère de plus à éclaircir.

Le miroir est juste derrière la Porte indiquait le Guide du motard velu, et rien n’était plus exact, il fallait seulement penser à regarder derrière le battant.

Pas derrière le battant de la porte, derrière le battant de la cloche.

Astuce :)

Et il fallait savoir que le son de la cloche ouvrirait quelque chose, donc au moins une paraphrase de Porte.

C’était écrit dans la légende du Fu-li-na, un récit épique dont se sont inspirées les Védas, récit donc qui raconte aussi comment une Roadeuse venue des airs il y a vingt mille ans et des peanuts, réussit à dresser les abeilles pour qu’elles stockent le miel au lieu de le manger.
Bon, c’est alors qu’elles devinrent méchantes mais on ne peut pas envisager toutes les conséquences d’une manipulation, qu’elle soit génétique ou sociale, donc fichez la paix aux chercheurs, c’est grâce à leurs inventions qu’il y a encore du travail (pour réparer leurs bétises).

En principe, la Porte devait être gardée par des dieux redoutables et vindicatifs mais la Roadeuse n’a vu personne.

Peut-être que c’est l’heure de leur pause-café.

Enfin bref : la Roadeuse a trouvé le Miroir d’eau.

Après le Miroir d’eau, le Guide du Motard à la Moquette (c’est son autre nom) dit qu’il faut franchir le Pont de la Rencontre des Immortels.

Mais la Roadeuse ne voit pas de pont et encore moins d’immortels.
C’est tout vide et désert à perte de vue, jusqu’aux collines lointaines qui s’élèvent en montagnes.

Après, il y aura la Terrasse des Hommes d’Or et ensuite le Temple des Offrandes d’où on devrait pouvoir gagner facilement le Pont Volant.

C’est le Guide qui le dit …

Mouais … pense la Roadeuse.

Commençons par le Pont de la Rencontre.

Je n’ai pas ça en stock mais je peux peut-être en bricoler un. Réfléchissons.

A propos de réfléchir, le Miroir d’eau est transparent, homogène et isotrope et pourtant il reflète.
Il est mince et souple, le pied s’enfonce dedans quand on y va de la pointe.
Mais cela ne laisse aucune trace.
La Roadeuse peut y voir le ciel et même sa propre image inversée.
Bizarre psyché dépourvue d’inclination …

Ah mais ?

Et si ce Pont était invisible ?
On pourrait peut-être le repérer grâce à son reflet !

La Roadeuse commence à arpenter le Miroir en scrutant sa surface pour tenter d’y distinguer l’image d’un pont.
En quelques minutes à peine elle fait des découvertes enfouies dans le Miroir, images qui l’écoeurent malgré sa blasitude d’oisive nantie.

Un bébé-phoque dépiauté mais non-mort et qui appelle sa mère.
Un bambi servi sans résistance sur un plat au couvercle d’argent.
Un combi VW lâchement abandonné à la rouille par des hippies lo-bobo-tomisés.
Un sans-papiers rembarqué vers l’enfer.
Un affairiste banquier en train de vampiriser la jeune Marianne, et elle a l’air d’aimer ça.
Un salarié crucifié au nom de la Paix sociale.
Un Guernica qui s’efface des mémoires.
Un raz-de-marée qui devient tsunami au temps des sushis.
Une aisselle de mariée non rasée.
Une vaisselle oubliée depuis trois semaines.
Un vaisseau qui cherche son fantôme.
Un tome deux sans autre volume.
Une étoile qui s’éteint.
Un rêve qui devient gris.
Un interrupteur cassé.
Une télé en panne.
Un site Web oublié par GG.
Une chaussette solitaire.
Un ténia siamois qui se croit schizophrène.
Un raton-laveur borgne des deux yeux.
Une serpillière moisie.
Un poète bègue.
Un champagne éventé.
Un chapeau trempé par les larmes de l’ange.
Un stylo vidé pour toujours de son encre.
Une seiche asséchée.
Une ancre posée sur un quai.
Une caisse enregistreuse.
Un best-of de Kalanne, avec des inédits.
Une descente de croix en parachute.
Un Rodin en plastique.
Une fausse Rolex.
Une gondole de Venise à poser sur l’armoire.
Une porte qui grince.
Un étalon gay.
Une vague qui n’atteint pas le rivage.
Une bière sans alcool.
Un anti-rides périmé.
Un clown en civil.
Un billet de Loto gagnant à un chiffre près.
Une tête de cerf accrochée dans l’entrée.
Un corset de rombière.
Un bas filé.
Un contrat résilié.
Un castrat qui ne sait pas chanter.
Un champ de bataille.
Une horreur anonyme.
Un éléphant de mer édenté.
Un masque de Bergame made in Korea.
Un soufflé retombé.
Une semelle trouée.
Un Pont de la Rencontre des Immortels

Ah bin voilà !
Il suffisait de chercher avec patience !

C’est moi que je suis la meilleure ! a pensé la Roadeuse.

Dans la poubelle des souffrances poussent les plus belles fleurs lui avait dit son précepteur Zénon qui habitait Chypre, ce à quoi elle avait répondu C’est toi la poubelle, pauvre naze !, et son étude du stoïcisme s’était arrêtée là.

En fait de pont, la Roadeuse voit un hexaèdre aux faces opposées parallèles, autrement dit un parallélépipède rectangle.
C’est sobre et élégant, mais la Roadeuse ne reconnaît pas un pont dans cette image et s’il n’y avait pas l’étiquette collée dessus, elle n’y croirait pas : trop petit, à peine deux mètres de long, et la matière ressemble à du treillis.

On dira que c’est un petit pont, un pont symbolique pense la Roadeuse.

Et d’un index assuré, elle touche l’image.

Comment sait-elle que ce geste va activer l’objet ?

C’est simple.

A chacune des trouvailles précédentes de la Roadeuse, l’Oeil lui a suggéré Touche pas à ça ! et là il est resté silencieux.

Donc … on peut toucher !

L’instant d’après, l’objet se matérialise à la surface du Miroir.
Et puis il se dédouble et il se déplace en hauteur et il change d’angle sur l’axe y.
Et il se dédouble encore.
Et encore et encore.

Ces objets finissent par constituer une forme que la Roadeuse reconnaît.

Mince, c’était une marche et là c’est un escalier ! Tu parles d’un “pont” !

Les marches s’élèvent en spirale, de plus en plus haut.
Elles finissent par monter plus haut que les nuages, la Roadeuse ne voit plus du colimaçon qu’une simple ligne.

Si je m’étais assise sur la toute première marche, je serais à présent tout en haut du pont pense la Roadeuse.

C’est fou comme on s’habitue vite à la nouveauté.
Jusqu’à cet instant, la Roadeuse n’avait jamais assimilé le “haut” d’un pont avec le “bout” de ce pont.

Celui qui croit que je vais me taper la montée à pied se met le doigt dans l’Oeil pense-t-elle encore.

Ce qui démontre que la Roadeuse a de l’intuition à défaut d’intelligence, elle perçoit confusément l’existence de l’Oeil.
Et quand en pensée elle met une majuscule à “oeil”, c’est clairement une provocation.

Mais l’Oeil en a vu d’autres, il ne tombe pas dans le panneau.

La Roadeuse pose à nouveau l’index sur une marche, des fois que ça ferait se replier l’escalier, mais rien à faire et c’est logique : c’est sur la marche d’origine qu’il faut appuyer, et cette marche se trouve à présent tout là-haut, loin loin loin …

Zutre !

Que peut faire la Roadeuse ?
Que feriez-vous à sa place ?

Vous tenteriez de gravir les marches, qui se comptent sans doute par milliers ?

Farceurs ! :)

Non. Comme la Roadeuse, vous vous diriez que s’il s’agit bien du “Pont de la Rencontre des Immortels”, il suffit d’attendre que des Immortels se pointent pour faire leur Rencontre.

C’est moins fatigant que “Aller à la rencontre des Immortels en gravissant ce putaing de pont”.

Après tout, j’ai fait ma part du boulot, j’ai déployé le Pont.

Dont acte.
La Roadeuse attend.

Une heure passe et toujours pas d’Immortels.

La Roadeuse se rend compte que le soleil n’a pas bougé de place.
Les nuages non plus.

Pour n’importe qui, même pour la Roadeuse, ça signifie que le temps s’est arrêté.

Sans doute au moment où le Pont est parvenu au but de son élévation.

[ Avez-vous remarqué comment change le genre entre “Son élévation rapide” et “Sa rapide élévation” ? J’en déduis que la permutation peut affecter le genre. Si vous tenez à votre genre, restez impermutables ! ]

Le continuum dans lequel évolue la Roadeuse s’est alors figé comme pour une photographie. Mais seulement pour elle.

La Roadeuse, qui appartient à un autre SdR (système de références) que son environnement, a continué à vivre sur sa propre ligne de temps.
Le contenu s’est dissocié du contenant.

Ne cherchez pas à ratiociner, vous n’avez pas la moindre chance :)
C’est comme ça et pas autrement.
Je peux aller chercher Albert pour qu’il vous le confirme mais à votre place, je n’insisterais pas.

Mais je veux bien vous expliquer des menus détails qui vous perturbent peut-être.

Par exemple, vous auriez pu depuis longtemps me demander ceci :

Comment la Roadeuse sait-elle qu’une heure s’est écoulée ? Elle ne porte pas de montre.

Rien de plus simple : la Roadeuse a occupé son temps en écoutant de la musique.
Un certain nombre de morceaux dont elle connaît la durée exacte à la seconde près et dont le total fait une bonne petite heure.

Etant entendu qu’une petite heure dure un peu moins d’une heure et qu’une bonne heure fait un peu plus d’une heure, là vous êtes d’accord, une bonne petite heure fait une heure juste :)

[ Non mais qu’est-ce qu’ils viennent m’ennuyer avec leur sens critique, ces rationalistes cartésiens :) ]

Alors c’est là que vous allez me la jouer “Oui mais …” (j’apprécie vraiment, surtout quand j’ai la réponse).

Oui mais la Roadeuse n’a aucun équipement pour écouter de la musique. On la voit toujours sans autres accessoires que ses vêtements.

Soit.
Je vais vous répondre, et vous allez comprendre.

Et vous allez en tomber sur le poum.
Mais je vous préviens : la réponse risque de vous rendre jaloux et de vous humilier un peu.

Genre vous allez vous sentir comme un fer à repasser qui n’a pas toutes les options.

Voilà : la Roadeuse, comme bon nombre des membres de sa famille, souffre d’un handicap terrifiant : la mémoire absolue dite aussi eidétique quand on est pédant.

Avec ce type de mémoire, tu n’oublies rien, jamais.

Quand la Roadeuse te dit Je ne t’oublierai jamais, c’est un constat, pas une formule de style ni une promesse :)

Alors les éidétiques sont la terreur des majors de l’audiovisuel.
C’est facile à comprendre : tu entends une musique, tu n’as pas besoin de l’acheter, tu te la repasses dans ta tête quand tu veux, sans passer par les oreilles.
Circuit court et confort maximum.

Avec un peu d’habitude, tu peux jouer à l’égaliseur, forcer les basses, monter le son pour t’abstraire de l’environnement, et même mixer, et aussi te programmer une liste de morceaux :)

Pour les images, les vidéos, les odeurs, les sensations au toucher, c’est pareil.

Vu ?

Ce n’est pas magique et ça n’a rien de techno, et ça ne s’apprend pas, à l’usage c’est ressenti comme une tare plutôt que comme un don mais c’est 100 % bio.

Donc la Roadeuse n’a aucun besoin d’accessoires pour stimuler ses récepteurs sensoriels.
Tout dans la tête, rien dans les mains !

Et ça marche pour le texte aussi.

Justement, dans sa mémoire du Fu-li-na se trouve une forte parole du célèbre SIC (mieux connu quand il est désabrévié, c’est alors le “Sage Itinérant Chinois”).

Pour faire venir ce que tu attends, il te suffit de danser.

La Roadeuse a souvent pu observer la justesse de cet adage, surtout dans les soirées et discothèques. Elle danse et le mâle se pointe, c’est recta.
Ou quand elle doit faire pipi et que le petit endroit affiche complet.

Là, elle attend les Immortels comme un Hopi peut attendre la pluie.
Comme le Hopi, elle va danser.

Elle choisit sa musique avec soin, il faut que le vibe corresponde à la situation.

La découverte du Pont a commencé par un son de cloche …
Ensuite, la découverte des terribles images qu’engendre l’humanité a accéléré son pouls jusqu’à 140 battements par minute.
Et le déploiement du pont-escalier l’a mise en transe.

Un tri par cette requête multicritère lui livre instantanément le morceau idéal : ce sera Master of your nightmare de Mystery, et même le titre convient :)

Alors la Roadeuse fait comme tous ceux qui avant elle ont attendu : elle danse.



“Pour faire venir ce que tu attends, il te suffit de danser.”
(SIC)


La musique est par courtoisie de son auteur, Mystery.
Merci à lui, elle convenait à merveille à mon propos.
Pour écouter MYSTERY et quelques autres qui comme lui ont ma préférence, cliquez sur le lien.
Si c’est pour Mystery tout seul allez directement sur Jamendo.

[ Mystery, le musicien, c’est aussi Géo de Megatest.fr, un site pour les nostalgiques des jeux vidéo qui nous enchantaient sur consoles dans les années 80-90.
Pour vous donner une idée du ton, voyez une des emissions de Megatest.fr, celle qui traite des : Tortues Ninja, de BattleToads et de Super Marioland. Fascinant ! Et si comme moi vous préférez Doom, c’est dispo ! ]

8 réponses à “Les mystères du Miroir d’eau”

  1. Renan dit :

    Très fort.
    Vidéo nickel et excellent choix de musique.
    Mais Zénon de Citium et le guide touristique de Chine … il en faut des prérequis pour te lire …
    On aimerait plus de liens pour décoder. Enfin moi j’aimerais.

  2. chiendent dit :

    Bon, il nous faut, pauvres ignorants prendre un peu de temps et de faire une recherche sur Google et on a la réponse de la Wiki pour Zenon de Citium, on aurait presque pu deviner que c’était le philosophe fondateur du stoicisme. Je ne savais rien au sujet de la mémoire éidétique :) , wiki nous renseigne une fois de plus! Un miroir d’eau, c’est parfait pour danser! La liste des images dégoutantes est trop drôle! J’aime bien la vidéo. Bravo.

  3. Allex dit :

    Comme Chiendent, une fois n’est pas coutume.
    J’ai aimé l’histoire, qui est une sorte de suite aux “Eoliennes sauvages” avec des épisodes intermédiaires qui auraient sauté, j’espère qu’on aura un jour la totale en bouquin. J’ai souri à la liste, apprécié la vidéo (Tu t’arrêteras où ?) et la musique de Mystery est épatante, elle m’a fait replonger dans mes sons préférés du temps où je fréquentais ce que tu appelles les “usines à danser”.
    Et j’avoue que j’ai appris des choses que j’ignorais et qui m’intéressent.
    Le ton et le style de narration bousculent un peu mais ça me convient.
    Tu vends bien ta soupe, finalement :)
    Bravo pour le tout.
    Encore !

  4. jocrisse dit :

    Magnifique :)
    Chaque fois je me fais de nouveau surprendre :)
    et jaloux :D

  5. SZarah dit :

    Bah, les “tiroirs” de mes historiettes ne sont pas indispensables à leur compréhension, ils me viennent au hasard, souvent par association d’idées, et souvent, quand je relis plus tard, je les trouve aussi encombrants que mes digressions …
    Je ne construis rien par préméditation, sauf quand j’utilise des éléments qui ne m’appartiennent pas, comme ici la musique de Mystery. Ce n’est pas souvent.

    Le meilleur dans tout ça, ce sont vos commentaires et je ne vous en remercierai jamais assez : je carbure au feedback :)

  6. SZarah dit :

    @ allex

    Tu t’arrêteras où ?

    Mon plus grand projet, c’est Continuer ! :)

  7. minnie-mum dit :

    Et alors ? On dort ? Il y a plein de suites en attente.
    Il t’arrive parfois de terminer quelque chose ? :)

  8. SZarah dit :

    Minnie, ce n’est pas ton défi qui troublera ma sereine paresse :)

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