Les récifs de la rigueur

Faut-il être taquin pour exiger des Etats le remboursement anticipé de la Dette !
Les Marchés font ça.

Le résultat, c’est que les Etats se pressent au portillon pour appliquer une rigueur propre à redorer leur crédibilité financière.

Récifs en vue, Capitaine !

Augmentation des prix, diminution des salaires et des retraites, élaguage des immunités fiscales, limitation des dépenses publiques … le peuple va souffrir.

Le peuple va souffrir non seulement dans son portefeuille mais dans son confort et dans sa sécurité de vie, et pire : dans sa confiance envers le système.

En plus, ça va aggraver la crise et se retourner contre les Marchés, qui sont vraiment un prototype de l’Ouroboros Stupide, le dragon qui se dévore par la queue en croyant qu’il se nourrit !
Il croit avoir trouvé la source perpétuelle de richesses, le bestiau :)

Faut-il rappeler que la crise dure depuis 1973 et que 2007 marque seulement l’échéance d’un payload bien prévisible ?

Et les politiciens restent à genoux devant les Marchés !

Non, attends, c’est “prosternés” le mot qui convient.

Moi, c’est ça qui me fâche chez eux, cette incompétence d’abord à comprendre ce qui se passe et ensuite à réagir avec intelligence.

C’est l’arthrite du cerveau qui se propage chez les mous du genou :)
Peuvent plus se relever :)

Angela l’avait dit en décembre 2008 à Stuttgart : “Nous fûmes eu par des conseillers incompétents en qui nous avions bêtement confiance.”

Je cite de mémoire, c’est pas du verbatim :)

Ah si, voilà, je l’ai :

Pourquoi le monde est-il dans l’état où il est ? Parce que nous avons écouté des experts sans aucune compétence. Nous ne le savions pas forcément à l’époque, mais maintenant nous le savons.

Bon. Disons que fin 2008 on sait que les conseillers en économie sont nuls quand la croissance s’en va. Et on commence à écouter, du bout de l’oreille, des non-keynésiens.
On les dit “de gauche” donc suspects d’office de vouloir attenter au capitalisme.
Capitalisme qui s’est pourtant cassé la figure tout seul.

Au début, on parle de réguler les Marchés, de régler leur compte aux paradis fiscaux, et gna et gna et gnâââ … mais à part des effets d’annonce, on ne bronche pas.

Des fois que la machine redémarrerait toute seule :)

Mais on ne reconstruit pas un avion avec ses débris.

Le planeur keynésien qui fuyait de bulle en bulle s’est crashé après une sale descente en vrille. Pour le pilote, il serait temps de carburer avec autre chose que la pensée unique.

“Pour garder le système en vie (réduire la Dette), il y a quatre solutions” dit la pensée unique qui jusque là s’abreuvait au Crédit sans trop envisager que c’était non viable :

- une croissance forte;
- l’inflation, qui va spolier l’épargne;
- l’augmentation des ressources de l’Etat (augmentation des taxes);
- la diminution des dépenses de l’Etat (tout le monde va morfler).

C’est donc tout simple.

Et comme on a soigneusement rogné les ailes à la croissance (en n’augmentant pas le pouvoir d’achat du peuple de peur qu’il épargne au lieu de dépenser), il reste les trois dernières solutions.
N’importe laquelle va tuer dans l’oeuf tout espoir de croissance, pour longtemps. Et comme elles seront mises en oeuvre de concert …

Une autre génération va être sacrifiée.

Tadââ ! Faut ajouter “sur l’autel de l’avidité humaine” sinon ça fait pas sérieux :)

Non mais attends : ils ont bien essayé de faire redémarrer leur système, en réduisant le coût de l’argent prêté aux grossistes de la monnaie. Mais les grossistes ont investi pour eux-mêmes.

Il y a eu aussi le coup des grands travaux publics. C’était avant qu’on se rende compte que l’Etat était fauché et que pour envisager un partenariat avec les investissements privés, bin faut être solvable en tant qu’Etat :)

Donc ça n’a pas marché, les vieilles recettes.
Alors maintenant il s’agit de payer.

Qui ça ? Vous, bien sûr :) Et vos gosses. Et la mémé aussi.

Pour quoi faire ?

Pour pouvoir recommencer à s’endetter.

C’est ça, la pensée unique : un Etat doit vivre à crédit, les Marchés vivent des intérêts de la Dette, et il suffit de pressurer le peuple pour que l’Etat conserve ses capacités d’emprunt.

Et quand tu en arrives à envisager de pressurer aussi les nantis, surtout pour calmer la grogne du petit peuple, c’est que tu es loin sur la pente et que tes crampons ne suffisent plus pour t’empêcher de glisser vers la sortie.

Ou alors c’est que tu as viré ta cuti et que tu te décides à bosser pour tout ton peuple et pas seulement pour ta Cour.

Ah la la, ces moments de rêverie :)

Il existe peut-être une vraie solution.
Un Chef d’Etat pourrait l’appliquer. Un vrai, je veux dire.

Un retour à l’époque pas si lointaine où les Marchés n’avaient quasiment aucune influence sur le quotidien des citoyens.

Il s’agirait de mettre les capitaux sur la touche en fermant la Bourse, en chassant les traders vers des cieux où la criante injustice sociale ne risque pas de faire péter le couvercle.

Impossible ? Non, on dit “impossible” par retour de la pensée unique.

On pourrait au moins essayer. D’abord une semaine, puis un mois, puis un an, puis pour toujours, on oublierait les vampires et les rapaces, il y aurait des légendes et des sagas.

Et peut-être qu’on se rendrait compte qu’il suffisait, depuis trente ans, de leur couper le jus pour les neutraliser.

On se dirait “Quels cons on a été ! Non mais quels coooons !”

Lisez ceci, ça vous mettra du baume au coeur et un sourire aux lèvres : Il faut fermer la Bourse ! et revenez commenter ou faites-le chez Frédéric Lordon qui tient au Diplo un blog on ne peut plus réjouissant d’intelligence.

Un extrait de son billet Crise, la croisée des chemins, pour vous expliquer pourquoi j’apprécie cette patte :

Il y aurait matière à faire un sort à tous les ahuris qui depuis l’été 2007 ne loupent pas une occasion de se féliciter que « le pire est derrière nous le plus dur est passé la crise est terminée ». On rappellera qu’ils n’en sont jamais qu’à leur troisième tour de piste (automne 2007, printemps 2008, fin 2009) et que, vaillants comme on les connaît, on peut être tout à fait certains, le point chaud grec viendrait-il à relaxer, qu’ils ne nous décevraient pas pour une petite quatrième.

Allez, on veut bien qu’ils dansent une dernière petite valse, d’accord.

Mais ensuite, qu’ils apprennent d’autres pas, boudiu !


(Pour info : qui est monsieur Frédéric Lordon ? )

10 réponses à “Les récifs de la rigueur”

  1. Taranis dit :

    Et ben voilà ! :) BRAVO !

  2. chiendent dit :

    Oui, on ne peut que dire bravo au billet :) qui nous change de toutes les idioties que l’on nous assène mais le “il n’y a pas d’alternative” parait en convaincre beaucoup: Pas assez d’imagination ni de pensée créatrice pour défier cet argument soi disant imparable. En tout cas, F. Lordon le fait. Moi je C’est peut-être sa solution qui est sans alternative. Pourquoi ne pas envisager une prise de la Bastille … financière.Très drôle sa dernière phrase. Apprendre tous à chanter “Ah ça ira, ça ira …” et pas seulement à faire cui cui. :) .

  3. SZarah dit :

    Ah oui Chiendent, les places financières sont autant de Bastilles … En tout cas, il faut parler tant que cela reste autorisé. Le pire peut se produire, n’importe quand à partir d’aujourd’hui. Comme tout peut se calmer et rentrer dans l’ordre. C’est aux gens de décider, l’essentiel étant que ça ne déborde pas du processus démocratique.

  4. Taranis dit :

    Il me semble que les limites du processus démocratique ont été franchies depuis un certain temps par les profiteurs d’un système que ceux-là même ont créé et dont ils ont perdu toute maîtrise.
    Il ne faut pas rêver, la seule riposte à cette vile traîtrise ne peut être que de même nature.
    Puisque le jargon employé à ce sujet tient du vocabulaire guerrier, il faut se souvenir que toute résistance à l’envahisseur tient également de la guérilla.

  5. SZarah dit :

    Hé non, Taranis. Le sort des requins sera réglé dans le cadre strict des lois démocratiques. Personne ne souhaite les voir punis à la barbare. Il faut éviter l’expéditif, nous sommes civilisés enfin quoi ! Des procès ont commencé aux USA, et il y en aura en Europe aussi.

  6. Taranis dit :

    Fut un temps où les procès terminaient les guerres, oui.
    C’est une routine tranquille et rassurante.
    Mais que dire de ce qu’il adviendra dans le futur puisque les guerres nous semblent exister qu’en images ? …

  7. SZarah dit :

    Impatient que tu es ! :)
    La Grèce “victime” des banques US à quoi j’ajouterai un “?” jusqu’à recevoir plus d’informations.

  8. Taranis dit :

    Je viens de lire le Lordon papier (excusez du peu) , sa sentence finale : démondialiser c’est repolitiser. Et ben on va s’y attaquer.

    Le Monde Diplomatique et le Canard Enchaîné sont mes lectures exclusives aux toilettes :) . Je vous les conseille ! Ces journaux sont les seuls qui vaillent le coup d’être lus, lorsqu’on a l’intention de s’instruire en se salisant les doigts ;)

  9. Taranis dit :

    Avec l’encre, hein !
    J’entends toujours vos pensées :)

  10. SZarah dit :

    Enfin ça bouge question protection : Berlin déclare la guerre aux spéculateurs :)

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