Les bonnes oeuvres de Grand-mère
Parfois, Grand-mère recevait des gens qui n’étaient ni de la famille ni du cercle des amis.
J’étais contente de voir de nouvelles têtes, ça c’est sûr.
Et il arrivait que je reconnaisse l’un ou l’autre de ces personnages en photo dans le journal.
En général, ils ne venaient qu’une fois ou deux.
Souvent en couple et bien habillés, bien propres sur eux.
Les femmes avaient l’odeur qu’il faut et les hommes étaient bien rasés.
Ces jours-là, j’étais priée de me déguiser en petite fille sage.
Tu peux bien faire semblant deux ou trois heures me disait-on.
En réponse à une question que j’avais eu l’outrecuidance de lui poser (”Ils viennent faire quoi ?”), Grand-père m’avait répondu avec un bon sourire : Ils amorcent la pompe .
Lui, il ne participait que rarement à ces réunions, il accueillait poliment mais sans chaleur puis il disparaissait pour une urgence sur le chantier, moi je savais qu’il en profitait pour aller travailler en cuisine avec l’une ou l’autre des employées de maison, pour ranger la cave à vin ou pour aider à retourner les matelas, nettoyer le grenier, tout ça.
Après, Grand-mère lui demandait des comptes d’un air soucieux.
- Tu t’es encore défilé. Tu viens d’où ?
Et lui, hilare :
- Tu arroses, moi aussi. Je me suis occupé de la pelouse de Wendy.
(Wendy, c’est notre voisine, l’âge de ma mère. Elle a épousé le juge et c’est ma meilleure copine de proximité).
Grand-mère disait alors quelque chose comme “Grumpf” et Grand-père me prenait en faux aparté avec un clin d’oeil : Retiens ça, petite : si tu ne veux pas entendre des mensonges ou ce qui te déplaît, ne pose pas de questions.
C’était un manuel, Grand-père.
Toujours prêt à se rendre utile.
Hé ! J’avais huit ans, les mecs, et des filtres aux oeillères de l’enfance.
- Tu pourrais faire l’effort de les recevoir, tout de même !
- Pour qu’ils fument mes cigares au pousse-café, tu rigoles ? Rien à faire de tes politiques, de tes syndicalistes. Aucun qui produise pour de vrai, c’est seulement des paresseux avec de l’influence. Tu sais quoi ? C’est seulement une version de la maffia. Tu paies des sangsues pour qu’elles te sucent moins, vieille sotte ! Avec l’argent que JE gagne, en plus ! Je me reprends un petit cordial, j’en ai besoin.
Toujours taquin, Grand-père
- Et toi, tu n’es qu’un vieux fou anarchiste qui profite du système, et c’est grâce à moi !
- Profiter ? Te supporter depuis quarante ans, tu appelles ça profiter ?
Je ne comprenais rien à ces échanges mais je voyais bien que c’était amusant puisque à la fin ils riaient tous les deux de bon coeur comme les deux merveilleux complices qu’ils étaient.
C’était toujours pareil : l’invité dînait avec nous, ça papotait entre grandes personnes, tout le monde applaudissait mes progrès au piano et en fin de soirée l’invité recevait une enveloppe.
Cela m’intriguait.
Comme je savais où était l’enveloppe avant qu’on la donne, un jour j’ai regardé dedans et j’ai vu qu’elle contenait des sous, j’ai demandé à Grand-mère.
Serait-il possible, par exemple, qu’elle paie des inconnus pour tester sa cuisine ?
Et c’est vrai que la plupart avaient des regards de cobaye.
Ce sont mes bonnes oeuvres a dit Grand-mère.
Elle avait de ces bonnes oeuvres partout, à gauche comme à droite, j’ai appris ça bien plus tard, et même chez les vrais pauvres trop désargentés ou trop timides pour venir jusque chez nous mais ça, elle en était fière, c’est elle qui se déplaçait, et elle donnait même chez les curés et chez les défenseurs de la Terre et des Animaux. Elle donnait aussi pour l’Egalité des femmes avec les hommes (Grand-père : C’est pour rabaisser la femme au rang de l’homme, ahah !).
Un jour, le rituel n’a pas été respecté et l’invité, dont c’était la troisième visite, est reparti bredouille.
Mais il avait l’air content.
J’ai posé la question à Grand-mère.
C’est devenu un ami fut la réponse souriante.
7 juillet 2010 à 12:41
Sacré grand-père ! Il a bien raison d’aller voir ailleurs plutôt que de se fourrer (dans) des mauvais coups !
7 juillet 2010 à 13:33
Voilà une Grand-mère bien équitable dans ces largesses. Que disait ma grand-mère à moi ? Quelque chose du genre “Bien mal acquis ne profite jamais” C’est la morale des pauvres poissons rouges.
.
Et mon grand-père disait, plus réaliste, que tous les p… étaient “pourris” par l’argent. L’histoire ne change guère. L’humanité n’évolue pas.
7 juillet 2010 à 14:14
Les trois dernières lignes, c’est un exemple de langue de bois oui ?
7 juillet 2010 à 14:53
@ Taranis
Bien vu, c’est dans le manuel
@ Chiendent
Oh mais si un bien mal acquis profite à un tas de personnes !
Enfin quoi !
Menfin !
C’est avec des sentences comme celle-là qu’on maintient le petit peuple dans son état au lieu de lui donner des ailes
Imaginez un paquet d’argent mal acquis. Et dépensé.
Voitures, maisons, voyages, hôtels, restaurants, bijoux, carburant, cadeaux …
Des usines fonctionnent, des gens travaillent, l’argent circule vite et même l’Etat en profite via la TVA et via l’impôt sur les revenus des différents bénéficiaires de la dépense
Allez, à la louche, l’Etat se fait 25% de la valeur mal acquise si elle est dépensée.
Et encore … Si ça se trouve, on atteint les 50%.
Un malhonnête qui dépense rapporte plus au système qu’un honnête travailleur, c’est l’évidence.
Exercice : combien de gens honnêtes faut-il pour compenser, économiquement parlant, un beau gros malhonnête ?
7 juillet 2010 à 18:36
Je dirais à peu près tous les autres
.
8 juillet 2010 à 9:51
Comme Taranis !
Le problème est que les malhonnêtes trichent sur l’impôt par tous les moyens et les bénéficiaires de leurs dépenses aussi, même sur la TVA, il y a moyen de tricher. La triche est un grand jeu de société. Petits poissons : petites triches, gros poissons : grosses triches. Il faut espérer que la culture de la triche s’estompe et que l’on change les comportements des grands et des petits, que tous le monde participe au bien commun et que la démocratie enfin voie le jour.
C’est un peu trop facile de dire que cela a toujours existé et que cela existera toujours. La malhonnêteté est-elle intrinsèquement humaine ? En fait ce qui me choque le plus dans les comportements est l’hypocrisie et le mensonge. La malhonnêteté des petits poissons est souvent une manière de s’en sortir ou la peur du manque ? La malhonnêteté des gros poissons est de l’arrogance insupportable.
8 juillet 2010 à 10:30
@ Chiendent
Il y a eu une époque, courte de vingt ans, où la civilisation a pu s’imposer face à la jungle des relations humaines.
Pour moi, il est grand temps de revalider les “valeurs morales”, oui “morales”, qui sont seules capables de réguler l’instinct.
Je ne suis pas la seule de ma (encore) jeune génération à penser ainsi : voyez l’article Pourquoi la barbarie ? de Natacha Polony.
8 juillet 2010 à 16:00
Effectivement, seules les valeurs morales peuvent tâcher de remédier de façon civilisée à ce genre de comportement (dont par ailleurs j’ai été moi-même témoin, dirons-nous). L’alternative impensable serait le recours à une violence mortelle abolie, ne l’oublions pas, il y a bien peu de temps.
Merci pour l’article Pourquoi la barbarie ? de Natacha Polony.
8 juillet 2010 à 17:27
Merci pour cet article.
Il est grand temps que les grand-mères
s’assagissent! Je plaisante.
10 juillet 2010 à 14:21
A mon humble avis, une des phrases importante de ce billet -berszerkant sans en avoir l’air- est la suivante :
.
“(…)à la fin ils riaient tous les deux de bon coeur comme les deux merveilleux complices qu’ils étaient.”
C’est ici que s’exprime l’essence même du couple. Avis à adam et Eve