Le biathlon de Sisyphe
Avant de poursuivre ma route vers le Sud, je me suis penchée sur le chaudron où mijote le monde des humains, pour goûter la mixture et voir à y ajouter quelques baies de Sichuan.
Le plat était bien cuit, joliment goûtu du point de vue des charognards et ça croquait sous la dent.
En France, il deviendrait vaguement question d’octroyer la nationalité sous probation, c’est-à-dire de créer une catégorie de sous-citoyens d’origine étrangère. Or, comme l’a rappelé l’ancien Garde des Sceaux Robert Badinter, la Constitution affirme que “la France assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine”.
C’est on ne peut plus clair. Même moi, je comprends. Le retrait de la nationalité est une exception et il convient de le banaliser pour l’instrumentaliser dans le cadre d’une fairsemblance de répression propre à rassurer la masse pour qu’elle vote correctement au prochain suffrage important.
Tant qu’à faire dans l’excès, on pourrait aussi rétablir la peine de mort. Au moins, il n’y aurait pas de discrimination quant à l’origine des criminels. Parce que c’est ça, qui dérange, la discrimination. Sinon, tout le monde est d’accord je pense, braves gens comme malfrats : tu tues, tu joues ta vie.
La jouer répression ET discrimination, ‘fallait oser.
Le souci, c’est qu’il y a plein de criminels pour qui la vie ne compte pas. Alors la perte de la nationalité … bof … tu parles d’une mesure répressive et dissuasive ! Ça ne fera réfléchir personne, pas plus que la peine de mort n’est-ce pas ? Le nombre d’homicides a diminué sans la menace de la peine de mort, c’est une démonstration de l’inutilité des menaces de sanctions fortes.
Imaginer des sanctions, c’est le fait de gens qui paniquent.
Dissuasion et répression, c’est ce qu’on imagine quand on a renoncé à l’éducation et à l’équité, quand on laisse se goinfrer certains et dépérir d’autres au nom d’un “équilibre naturel” qui n’est rien d’autre que la loi de la jungle.
Tu ne peux pas prôner le libéralisme économique et en même temps refuser ses conséquences sociales.
Créer des sous-citoyens, c’est vraiment le genre d’initiative que peuvent prendre ceux qui se croient sur-citoyens.
Ils croient avoir une bonne idée et paf, ils la disent sans réfléchir, ou alors c’est pour faire du vent avec un fantasme sécuritaire dont on sait d’avance qu’il fera long feu et pour distraire l’opposition. Ou c’est du racolage, ou du play-back, ou un peu de tout ça. Et pour faire bonne mesure, on dit qu’on envisage d’étendre les motifs de retrait de la nationalité aux voleurs de pommes et à leurs parents. J’exagère à peine. Disons que je force le trait.
J’ai d’abord pensé à un gag, ou à un buzz monté par un rigolo du Web. Mais on dirait que c’est sérieux.
Proposer un truc pareil, ça te marque un bonhomme pour toujours, c’est un peu comme un masque qui se dissoudrait d’un coup.
Fatal error dit l’écran bleu de la République.
Mais c’était prévisible, tout ça, ça n’a rien d’étonnant.
J’ai une meilleure idée : on remettrait les compteurs à zéro, tous les citoyens deviendraient apatrides d’office et on examinerait soigneusement chaque cas pour une éventuelle réintégration dans la nationalité. On appellerait ça France 2.0
Disons que ce qui m’agace dans la démarche globale des élites au pouvoir un peu partout (Hé ! C’est de l’ironie !), c’est cette prétention des ultralibéraux qui ont tous la même gueule formatée d’arrogance.
Quelqu’un devrait leur dire que ça ne se porte plus comme ça, le pouvoir.
C’est la peur qui se porte ainsi.
C’est qui, leur coach de maintien ? La marâtre-dragon de la sleeping beauty ?
Relever le menton et prendre un air sévère ou méprisant, ou condescendant, c’est fini, ça n’impressionne plus personne.
Ça fait rire, même.
Proposer des énormités, c’est pareil : on finit sous les quolibets quand la stupeur puis la colère sont passées.
Faut changer de posture et de gestuelle, et aussi de discours.
Personne n’a voté pour se faire regarder de haut d’un air dédaigneux, ni pour se faire insulter à l’occasion (même en légitime défense, enfin quoi ! on doit tenir son rang et au pire riposter par l’ironie mais l’idéal est de se taire sous la provocation), ni pour se faire railler.
Un élu n’est pas un être supérieur, c’est un mandaté dont on attend qu’il bosse, pas qu’il prenne des poses menaçantes qui n’inspirent plus ni peur ni respect au-delà de CM1.
Et on n’attend pas qu’il divise mais qu’il rassemble, et pas n’importe comment, pas autour des peurs et des haines.
La peur, la haine et l’exclusion comme projet de société, c’est une démission, un aveu d’impuissance. Ou une grosse ficelle démagogique. Que dis-je “une grosse ficelle” ? Non ! C’est un câble d’amarrage, un hauban de voilure, un tenseur de tablier (de pont ou de loge, choisissez) !
Impuissants et apeurés. Mais le menton porté haut et l’air arrogant.
Tout cela sent fort le faisandé, la peur et le nickel de pied : le fumet de la décadence.
Mais tout va vite, aujourd’hui. Tes actes te rattrapent comme une remorque qui se met en ciseaux. Tu zigues et tu zagues en frimant le temps que ça dure et ensuite c’est le blâme de Leonardo.
[ Pour les amoureux de la culture qui utilisent tout de même la Wikipedia, voir ici ]
En Italie, un clown affairiste se débat pour ne pas terminer sa vie en prison.
Bon, ce n’est pas du manger pour moi qui suis herbivore à la bobo (”TOUJOURS une salade de huit légumes avec le beefsteak de Kobé, JAMAIS de gouvernement socialiste dans la conversation, le potage EN FIN de repas, spaghettis bolo au dessert et rince-doigts en tulle à la vodka qui décape”), mais je ne suis pas responsable des brouets populaires, je me contente de les regarder frémir et parfois je les goûte et souvent je les recrache en faisant beuârk …
La res publica actuelle, c’est clairement beuârk, encore heureux qu’il reste des Sages, je conseillerais bien de la nettoyer par le haut, de passer cette soupe à l’écumoire (”Virez TOUT le gouvernement, ça urge !”) mais je ne suis pas cuistot et de toute façon mes tarifs seraient insensés.
On peut cependant sauver l’affaire. Mais si, on peut !
Enfin-bon, il y en a un qui ne se présentera pas en 2012, je vous laisse deviner qui.
Le surcollage des affiches serait simple, modulo LOL : “Pas lui ! Pitié ! On a déjà donné !”
Tiens, du Higelin pour terminer :
(…) Que les damnés obscènes, cyniques et corrompus, fassent grief de leurs peines à ceux qu`ils ont élus (…)
Et tandis que ces damned lemmings se ruent sur les routes …
Narvic m’a fait l’insigne honneur d’inclure les berSZerkers dans le répertoire de liens choisis de son Novövision, la moindre des choses pour le remercier serait de lui poser un lien sur un site institutionnel à PR 8 mais je me contenterai de le féliciter pour son éclectisme et je peux vous inciter à aller fouiller un peu dans ce laboratoire qui fonctionne live selon la méthode TAGATA (try and go and try again) chère aux expérimentateurs allumés - les seuls capables de faire progresser le funiculaire de la civilisation vers le haut de la montagne; l’autre truc, c’est la crémaillère et le cliquet mais les Sisyphes ne veulent pas le savoir et en plus ils sont subsidiés aussi bien à l’aller, pour pousser le rocher, qu’au retour, quand il courent derrière avant de recommencer leur tâche, et ceci doit expliquer cela.
Ah les cons !
L’intérêt de leur inlassable agitation est limité : ils restent minces grâce à l’alternance d’un intense effort physique (pousser ce ptaing de rocher sur la pente ascendante) et de la course à pied (pour suivre le rocher quand il redescend). Idiots peut-être, mais sveltes et musclés, et c’est ça l’important !
Le Web, c’est devenu ça : une salle de culturisme pour traiter l’information.
La politique aussi : on agrège les sales vieilles idées ringardes vers le haut, l’effet gravitationnel de la démocratie les fait chuter et puis ça repart. Il faudrait de nouvelles idées, équipées de crémaillères, qui ne retomberaient jamais. Sisyphe serait content. Je vous rassure : la Gauche n’a pas ça en stock, elle aussi dédaigne les conseils
En fait, tous ces gens sont vieux et sourds, et ils marchent à reculons. Pour les vrais nantis qui ont le vrai pouvoir, c’est ennuyeux de ne pas pouvoir trouver de Champions dociles ET compétents. Tout fout le camp, Baronne …
Novövision donc, une mine à creuser pour les monomaniaques de l’information telle qu’elle est maltraitée sur le Web; mais la publication de Narvic fait plus que ça : elle fait dessiller sur bien des mirages de l’Internet et de ses environs proches.
Sinon, rien de particulier à signaler. Sauf que je continue vers le Sud.
A pied ? A pied pour commencer. Je me prépare à vous raconter ça.
Il faut d’abord que je digère la honte qui tombe en pluie de plus en plus serrée sur ce pourtant si beau pays.
4 août 2010 à 15:08
En matière de divertissement, c’est un très bon article !
;)
5 août 2010 à 0:33
Je ne l’aurais peut-être pas dit comme ça (chacun voit midi à sa porte), mais c’est finalement le mot qui convient pour dire ce que je ressens aussi : “la honte qui tombe en pluie de plus en plus serrée sur ce pourtant si beau pays”.
Mais bon, on va pas se laisser faire ! S’il faut partir à Londres en catastrophe pour mieux revenir victorieux, et bien, on ira.
5 août 2010 à 1:32
Il faut bien sortir les armes de distraction massive avec ce qui se passe pour les
financiersentrepreneurs.5 août 2010 à 9:50
narvic m’a volé le commentaire sur la conclusion donc je serai très prosaïque et me contenterai de “Ah les cons”, le terme s’appliquant à presque tout le monde même à moi. Denis me dit et répète que je devrai aimer l’humanité (ceci pour ma santé), aimer son prochain en est une variante. Sur le plan philosophique, j’en suis capable, autrement j’ai du travail pour y arriver. Si l’on comprend que la peur est le contraire de l’amour, on aura tout compris de ce qui se passe dans le monde : le manque d’amour pour cause de peur, voire de panique organisée. Très dangereux, tout peut se passer quand le bon peuple panique. Quant-à la honte …, nous avons nous doublement honte, dur dur d’appartenir à deux pays en quelque sorte. Une trouvaille géniale : la France 2.0, à méditer….
9 août 2010 à 14:04
Mes arguments se voient confortés :
La distinction entre citoyens est contraire au principe d’égalité.
Et comme je le disais, heureusement qu’il reste des Sages …