Pavane pour un retour

Elle revenait par le chemin le plus direct à bord d’un temps à débaleiner un parapluie.

Elle n’aurait pu jurer que “à bord d’un temps” constituait un assemblage correct mais elle s’absolvait par l’indulgence des raccourcis pressés et d’une piètre maîtrise de la langue des énarques, ce qui était normal puisque de cette école elle n’avait vu qu’une seule photo et qu’il en fallait deux pour délirer dans l’administration. Du coup elle avait fait du délire privé et l’économie en avait pris un sale coup, la Chine avait basculé dans l’escarcelle des Mannois, tout ça pour une photo, quelqu’un allait devoir en répondre mais pas elle, elle avait placé assez de proxys en oignon sur sa piste, on ne la rattraperait jamais.

JAMAIS ! JA-MAIS ! AHAhahahahAH … Elle se rendit compte que son rire était celui d’un fou transalpin et honteuse elle se réfréna mais sans ralentir et la cabine continua de retentir de l’un ou l’autre éclat sardonique à poil ras, la race des élites. Pas sûre non plus que la responsabilité du séisme lui incombât vraiment.

Elle nourrissait le même doute, quoique chichement, pour “débaleiner”, ce verbe n’existait pas et c’était un scandale. Mais quand tu as besoin d’exprimer, rien n’attend pas, tu crées à la volée et tu vis de même. Même ce “rien n’attend pas” lui faisait crisper la main sur l’accélérateur. Ou le pied, elle ne différenciait plus vraiment ses appendices propulseurs. Dans ces moments-là, elle aurait pu nager avec les ailes du nez.

La radio jouait de la guitare à quatre mains et des chants vandalous, le GPS disait “Montagne droit devant, prenez de l’altitude”.

Elle rentrait par la voie presque droite qui la ramènerait chez elle après un providentiel pétage de plombs ou de fusibles, elle ignorait ce qui avait cassé au juste mais un jour ça avait disjoncté vers l’aventure et elle venait seulement de s’en apercevoir d’un seul regard dans le miroir à rétroviser.

Le Retour - Alberto Savinio - 1929

Un miroir, ça montre seulement le passé, réfléchissez ! La lumière est rapide mais l’image de la vie, réfléchie on the fly ou pas, c’est du vieux, du dépassé. Et sans surprise elle se vit plus vieille que sur la pellicule du film de sa vie. Elle n’eut pas peur, elle accepta. C’est à ce moment qu’elle avait fait demi-tour et qu’elle avait détruit les photos du groupe : Rage et orgueil ! restait sa devise, ne l’avait-elle pas un jour fait graver sur un makhila de mesplier ?

Dehors c’était noir ligné de pluie, et dans sa tête c’était le négatif, larmeux rayé de noir comme un zèbre azygote, et dans son coeur c’était noir tout court mais d’un noir affolé, d’un noir de gouffre où on tombe aspiré alors qu’elle avait rêvé d’un rouge d’albatros quand il a chu dans la sauce bolognaise et qu’il pédale pour décoller mais il se prend les pâtes dans les pattes et alors c’est fini on ne rit plus merci Boris !

Les avait-elle tous altérés là-bas vers où elle se hâtait ? Seraient-ils à nouveau un peu plus que des ombres quand elle aurait réussi à rentrer et à leur dire la fin de son anamour ?

Elle avait enfin accouché de son être à elle. Un être qui disait peu pour protéger ceux qui ne comprenaient pas sa vérité, sa volonté, sa liberté.
Et c’était surtout un être enfin libre de choisir.

Elle se hâta des roues et enclencha le compresseur. Le moteur allait consommer un max mais peu lui chaudait, les stations d’essence lui offraient table ouverte.

Tous les possibles restaient ouverts, béances dont elle n’entendait cautériser aucune.

[ Run, baby, run ! ]

Exit 0 : Elle ne retrouva jamais son chemin, la pluie l’engloutit la déglutit l’avala.
Exit 1 : Elle arriva à temps, on lui fit fête et dès le lendemain elle recommença à s’ennuyer et elle reprit la route.
Exit 2 : Elle arriva, on la reconnut et on la chassa mais sans méchanceté.
Exit 3 : Elle reprit ses déroutants esprits, brisa son rétroviseur et passa la marche arrière.
Exit 4 : Elle arriva mais personne ne la reconnut, on l’avait oubliée.
Exit 5 : Elle arriva mais plus personne ne voulait de son amour.
Exit 6 : Elle arriva autre part où on avait l’usage de quelqu’un dans son état, on l’adopta et elle oublia ses racines, les cherchant encore parfois confusément dans ses rêves.
Exit 7 : Elle arriva et la vie reprit comme si elle n’était jamais partie, et désormais elle partit et revint à sa guise.
Exit 8 : [ Drive your life carefully, one day you will be concerned. ]
Exit 9 : [ Build your own Exit, it’s free ! ]

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Illustration : Alberto Savinio, “Le retour”, 1929 par Will in A Journey Round My Skull.

7 réponses à “Pavane pour un retour”

  1. Allex dit :

    Comment dire ? … Relisons André Breton, c’est mieux pour comprendre ce que tu nous as fait là :)

    Le surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d’associations négligées jusqu’à lui, à la toute-puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée. Il tend à ruiner définitivement tous les autres mécanismes psychiques et à se substituer à eux dans la résolution des principaux problèmes de la vie (…)

    (André Breton “Manifeste du surréalisme”, 1924, in “Œuvres complètes, tome 1″, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, Paris, 1988, page 328 vers le milieu).

  2. minnie-mum dit :

    L’Exit 7 est la bonne, les autres conduisent à des butoirs.
    A voté !

    Moi, en pensant “Quel bordle la vie !” j’ai trouvé le Wordle.

  3. chiendent dit :

    Elle rentra. On lui dit : http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/jehan_tabourot_dit_thoinot_arbeau/pavane.html
    mais elle refusa les bras tendus car il lui fallait avant tout se retrouver complètement.

  4. Renan dit :

    *** (Trois étoiles dans ses yeux)
    ** (L’obscurité est la lumière des fous)
    * (L’amour est la fuzzy key du bonheur)

  5. SZarah dit :

    @ Chiendent

    (…) elle refusa les bras tendus car il lui fallait avant tout se retrouver complètement.

    Tu es décidemment trop forte :)

  6. Arsène dit :

    Excellent, très surréaliste !

    J’aime bien le “se retrouver complète” de chiendent. Même si ce n’est pas exactement ce qu’elle a dit, ça me cause. :)

  7. Taranis dit :

    C’est un texte difficile. Merci ! J’aime le relire.

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