Aszylum – Le blues du fond vert et du gros rouge

Roadeuse Aszylum planche 81 - by Szarah.

Le fond bleu remet le décor à plus tard.

Le décor d’une scène, c’est techniquement son ambiance.
Le décor est l’élément essentiel de l’atmosphère de la scène. Juste après le décor en ordre d’importance, c’est le son mais j’y reviendrai.

Le décor peut marquer l’esprit et, réduit à un instantané, il est capable de contenir l’intégralité de l’impression laissée par la production. La simple vue de cette image fait alors éclater la bulle des sensations et des sentiments qui viennent inonder le cortex du spectateur pour le remplir de joie ou de terreur. L’image d’un décor peut signifier toute une oeuvre.

L’image du décor … Médecine puissante comme la madeleine … (SIC)

Un exemple ? Facile !
Une maison victorienne vue en contre-plongée dans la noirceur de la nuit, ça vous évoque quoi ?

Bravo !

Bien sûr, toutes les productions ne marquent pas l’esprit au point qu’une image de décor puisse les évoquer, les symboliser.

Enfin-bon. Il arrive que l’on manque de décor, comme dans le cas du saloon perdu (mais il a été retrouvé depuis), et il faut s’en passer. Le tournage sans décor s’opère sur fond bleu, ou vert, peu importe la couleur du moment qu’elle n’est pas dans la palette du sujet filmé. Le plus souvent, c’est le vert parce que le vert intervient pour 50% dans la perception visuelle des nuances. En image fixe, on utilise souvent le magenta.

En post-production, on remplacera cette couleur unie par un décor filmé par ailleurs. Il existe des bibliothèques de décors filmés pour tous usages, depuis les chutes du Niagara jusqu’à la Bibliothèque du Vatican. C’est un créneau pépère qui rapporte bien mais il faut savoir comment écouler sa marchandise et filmer en bonne qualité, c’est un métier, pas pour les vidéographes du dimanche.

Outre la délocalisation des acteurs, le fond vert permet les trucages les plus élémentaires : les aventuriers qui courent au milieu d’une meute de poulosaures, le héros qui se bat contre un monstre … On ne parle d’ailleurs plus de trucages mais plus généralement d’effets spéciaux.
Truquer, c’est pas bien. Faire des effets spéciaux, c’est klâsse.

Le saloon n’étant pas disponible (il resservira dans la ville fantôme), Lilly a donc été obligée de jouer sur fond uni. Il lui fallait un partenaire, le tenancier du bar, mais le putterware des figurants avait suivi le saloon dans son égarement (note : penser à les aérer).

Lilly parle donc dans le vide. La réplique lui est donnée par le porteur de canettes de l’équipe.

Lilly pousse les portes du saloon et traverse la salle jusqu’au grand comptoir. A son entrée, les conversations se sont tues. Dix regards convergent vers Lilly qui évite de les croiser mais qui les surveille du coin de l’œil.

C’est difficile à jouer parce que les dix regards lourds d’incrédulité (« Une femme avec un flingue ??!! ») et de concupiscence (censuré) pèsent surtout par leur absence puisqu’ils n’existent pas (les figurants ne sont pas arrivés). Lilly doit donc les imaginer et feindre de les ignorer, de marcher vers le comptoir d’un pas assuré en faisant claquer ses talons pour indiquer qu’elle n’a pas peur mais en montrant, dans le regard que seule la caméra pourra voir, qu’en fait elle n’est pas rassurée du tout.

C’est très difficile parce que Lilly n’a jamais eu peur des gros machos, ni des petits, et qu’au moindre regard qui concupisce elle a toujours répondu par une réplique cinglante ou par une vacherie, parfois par un coup de pied dans les glaouis de l’offensant plutôt que par le mépris. Et là, elle doit faire semblant de craindre un peu et d’ignorer. C’est contre sa nature. Mais c’est ça, un acteur, ça doit simuler des sentiments que ça ignore complètement.

Lilly est excellente dans cette discipline. Dans « Cryopatix IV » de Molière, on l’a vue verser une larme sur le sort d’un dauphin abandonné par sa mère, c’était bouleversant de vérité selon la critique. En fait, au moment de la larme, Lilly réagissait à ce que Alfred lui soufflait dans l’oreillette : « Tu prends de l’âge, tu es moins désirable, tes rôles vont se raréfier, tes cachets vont diminuer. En plus, tu es trop fluette pour jouer les gros bras. Je suis pas certain que tu conviennes pour ce rôle. Tu finiras au théâtre. » Et ça, c’était seulement pour que Lilly fasse sa tronche colère furax, celle qui ressemble à une grande tristesse. La larme, c’est un collyre.

Enfin bon, c’est difficile même quand c’est complètement fabriqué. Et la fabrication est nécessaire. On ne peut tout de même pas filmer Lilly jour et nuit jusqu’à ce qu’elle verse une larme, d’accord ? Il faut l’inciter à pleurer. Et avec son caractère, c’est pas gagné. On ne lui demande donc jamais ce genre de performance. C’est pour ça que la scène avec le petit dauphin est exceptionnelle.

Lilly arrive au comptoir, elle s’y accoude et apostrophe le barman. Sa voix est assurée et un peu rauque. Le barman est en fait un machiniste réquisitionné pour faire le figurant. Comme il n’y a pas de décor à monter et pas de figurants, ça s’arrange.

Lilly : Un scotch au tonneau avec des cubes de fromage. Du Cheddar ou du Gouda jeune. Tu mets beaucoup de sel au céleri sur le fromage.

Au saloon, c’est café, whisky, bière ou alors c’est de l’eau. Le scénario a prévu que Lilly commanderait de la bière parce que le producteur a trouvé le sponsor adéquat et qu’il a fait rebelote avec le fromage, alors qu’un simple whisky certes ça permet un sponsoring mais alors on perd celui du fromage et là, non, on ne peut pas se le permettre. Et il faut que ça reste crédible, n’est-ce pas ?

Il y a eu toute une polémique ches les scénaristes, dont un certain nombre est de la génération bio. Pour eux, le texte devait être :

Lilly : Tu as de l’eau [marque] ?

Les documentalistes était d’accord : cette eau existait déjà dans le contexte supposé de l’histoire. Mais c’était un produit vendu en pharmacie.

Passons … Les petites productions sont en permanence à la recherche de ressources issues de la publicité. Aux grosses productions, la publicité vient toute seule, c’est des voitures par ci, des montres par là … Parfois, c’est tout un consortium qui se mobilise pour lancer un produit par le biais des leaders d’opinion que sont les films et les séries. Marque de mobilier, téléphone, accessoire de cuisine, … le regard du spectateur est inondé par un produit spécifique et, bien sûr, le consommateur en conclut que « tout le monde en a » et donc il achète. Le formatage va au-delà des produits de consommation, il concerne aussi les moeurs. Et bien sûr, le secteur prétend qu’il suit la mode, que ce n’est pas lui qui la crée. C’est de bonne guerre.

Bon. Nous, on s’en fiche, on a l’exception culturelle, il suffit de monter le bon dossier à passer à la bonne personne et les sous arrivent.

Donc, Lilly a commandé un scotch. On voit le barman actionner la pompe et servir la boisson, couper le fromage et en placer les cubes dans une coupelle, placer le tout devant Lilly et dire

Le barman : Ça fera un iOuro.

Mais ça ne va pas jusque là. Pas question ! Parce que tu as bien vu les pattes du barman quand il coupait le fromage, c’était un peu inquiétant question hygiène et tu ne vas pas faire manger ça à Lilly, l’assurance te tomberait dessus si l’actrice chopait un microbe ou une bactérie ou n’importe quoi de disgracieux qui la ferait passer toute la journée dans un coin reculé bien équipé en cellulose et surtout bien ventilé.

Donc on la refait.

Lilly : Un whisky ! Double !

C’est justifié par la couleur locale et par la teneur en alcool qui permet de désinfecter.

Là, on peut montrer les pattes crasseuses du barman et même en rajouter un peu (« Gratte-toi la joue en servant, coco. Qu’on voit bien ton furoncle ! »)

Le barman dépose un verre devant Lilly.

Le barman : Ça fera un iOuro.

Hé oui, c’est le même prix que la bière avec le fromage. En fait, c’est sans aucune importance vu que c’est du thé, en réalité. La bière ou le whisky, c’est du thé plus ou moins foncé. On pourrait faire avec de l’eau colorée mais il arrive que l’acteur, emporté par le rôle, boive pour de vrai. Et du thé, après tout, c’est de l’eau colorée. C’est fou ce qu’ils boivent comme thé, dans les westerns.

Alors se pose la question de l’unité monétaire. Mais c’est tout simple : le iOuro est la norme dans le multivers. Si on préfère ne pas citer l’unité, on réécrit le texte du barman.

Le barman : Ça fera un tout rond.

Evidemment, ça dépend du public ciblé. Il y aura toujours des nezdbeux pour en déduire que l’unité monétaire, c’est le « touron » …

DONC ! Donc, le commissaire à la Compréhension Universelle exigera sans doute une refonte de la réplique.

Le barman : Cadeau de la maison.

C’est vraisemblable, d’une part. Et d’autre part, ça tombe bien puisque le viatique de Lilly n’a pas prévu la moindre pièce de monnaie. Fauchée !

Donc on garde ça.

Ensuite, le barman se campe face à Lilly, de son côté à lui du comptoir, et il attend.

Lilly avale une gorgée de son verre, s’essuie la bouche d’un revers du poignet et s’adresse au barman.

Lilly : Je cherche le gros Gérard.

Voilà ! La question est posée ! On retrouve le fil de l’histoire !

On fait un pano sur les figurants présents (mais comme ils sont absents, ce sera tourné plus tard) dans la salle. Ils ont l’air surpris et comme effrayés.

On fait un zoom sur le visage du barman. L’homme sourit sombrement à Lilly et lui souffle comme en confidence.

Le barman : Faut voir à la gare.

Coupez !

Dix minutes de pause !

Voilà pour l’instant. Le barman a bien joué, on le garde. C’est quoi ton nom ?

Le barman : Olaf, madame.

« Olaf Madame », ça va pas. Je dirai « Olaf » tout court.

Le temps de monter la gare et on reprend !